Brut affiche une puissance d'audience que peu de médias français peuvent revendiquer : plus de 500 millions de spectateurs touchés chaque mois selon CMA Media, une présence internationale et une position dominante sur plusieurs grandes plateformes sociales. Pourtant, ses comptes racontent une histoire beaucoup moins spectaculaire. En 2025, le média a enregistré près de 34,7 millions d'euros de perte nette pour seulement 37,8 millions d'euros de chiffre d'affaires. Un paradoxe qui pose une question centrale pour toute l'économie des médias numériques : que vaut réellement une audience massive lorsqu'elle reste difficile à monétiser ?
Brut est désormais intégré à CMA Media, aux côtés de BFMTV, RMC, BFM Business, La Tribune, La Tribune Dimanche, La Provence ou encore Corse Matin. Son principal défi n'est donc plus de construire une audience, mais de transformer cette audience en modèle économique durable.
L'essentiel
- Brut a réalisé environ 37,8 millions d'euros de chiffre d'affaires en 2025.
- Le média a enregistré une perte d'exploitation de près de 18 millions d'euros.
- Sa perte nette atteint 34,67 millions d'euros.
- Les capitaux propres de la société étaient négatifs à hauteur d'environ 11,6 millions d'euros à la fin de l'exercice.
- Les associés ont décidé en juin 2026 de poursuivre l'activité malgré un actif net devenu inférieur à la moitié du capital social.
- CMA Media a finalisé l'acquisition de Brut en septembre 2025.
- Brut affirme toucher plus de 500 millions de spectateurs chaque mois dans plus de 100 pays.
- Le média rejoint un groupe qui possède également BFMTV, RMC, BFM Business, La Tribune, La Tribune Dimanche, La Provence et Corse Matin.
- Le dossier illustre une réalité structurelle du numérique : l'audience ne garantit pas la rentabilité.
Brut perd près de 34,7 millions d'euros en 2025
Les derniers comptes disponibles de Brut montrent un décalage particulièrement important entre la notoriété du média et ses performances financières.
Selon les comptes sociaux déposés pour l'exercice clos au 31 décembre 2025, la société a généré 37 778 757 euros de chiffre d'affaires.
Dans le même temps, ses charges d'exploitation ont atteint près de 56,8 millions d'euros.
Le résultat d'exploitation ressort ainsi à :
-17 953 603 euros.Mais la dégradation ne s'arrête pas là.
Le résultat financier atteint environ -14,9 millions d'euros, portant finalement la perte nette à 34 672 732 euros.
Les données financières publiées à partir des comptes déposés sont consultables notamment sur Le Figaro Entreprises et Pappers.
Les chiffres clés de Brut en 2025
| Indicateur | 2025 |
|---|---|
| Chiffre d'affaires | 37,78 M€ |
| Résultat d'exploitation | -17,95 M€ |
| Résultat financier | -14,87 M€ |
| Résultat net | -34,67 M€ |
| Capitaux propres | -11,56 M€ |
| Dettes | 37,38 M€ |
| Trésorerie | ≈ 11,49 M€ |
| Effectif connu | 200 à 249 salariés |
En clair, Brut a perdu sur l'exercice un montant presque équivalent à l'intégralité de son chiffre d'affaires annuel.
Cela ne signifie pas que le média serait dépourvu de valeur.
Mais cela montre à quel point la conversion d'une audience numérique massive en rentabilité reste difficile.
Des capitaux propres devenus négatifs
La situation du bilan est également révélatrice.
À la clôture 2025, Brut affichait environ -11,6 millions d'euros de capitaux propres.
En juin 2026, les associés ont ainsi dû se prononcer sur la poursuite de l'activité après la constatation d'un actif net inférieur à la moitié du capital social.
Ils ont choisi de continuer l'exploitation.
Cette procédure ne signifie pas automatiquement qu'une entreprise est proche de disparaître.
Elle constitue néanmoins un signal comptable important : les pertes accumulées ont suffisamment dégradé les fonds propres pour déclencher les mécanismes prévus par le droit des sociétés.
Pour Brut, l'arrivée de CMA Media change évidemment considérablement l'équation.
Le média ne se trouve désormais plus dans la même situation qu'un pure player indépendant devant financer seul sa croissance.
Une perte de 34,7 M€ qui doit toutefois être nuancée
Le résultat net spectaculaire de -34,7 millions d'euros ne doit pas être interprété sans contexte.
La Lettre, qui a analysé les comptes de Brut, souligne qu'une partie importante de la dégradation provient d'éléments particuliers et que la performance opérationnelle sous-jacente serait moins dégradée que ne le laisse penser le résultat net.Il faut donc distinguer plusieurs niveaux.
Le résultat net de -34,7 millions d'euros est bien celui publié dans les comptes.
Le résultat d'exploitation reste lui aussi négatif, autour de -18 millions d'euros.
Mais certains retraitements peuvent donner une lecture moins sévère de l'activité économique récurrente.
Cette distinction est essentielle.
La question stratégique n'est pas seulement de savoir combien Brut a perdu en 2025.
Elle est de savoir si CMA Media peut désormais transformer la structure de coûts, la commercialisation et les synergies du média suffisamment vite pour créer un modèle durable.
500 millions de spectateurs par mois, mais seulement 37,8 M€ de chiffre d'affaires
C'est probablement le chiffre le plus intéressant du dossier.
Lors de l'acquisition de Brut, CMA Media affirmait que le média touchait plus de 500 millions de spectateurs chaque mois, grâce à sa présence sur :
- TikTok ;
- Instagram ;
- YouTube ;
- Facebook ;
- Snapchat.
Brut est également présenté par son propriétaire comme présent dans plus de 100 pays.
Sur le papier, la puissance de distribution est immense.
Pourtant, cette audience n'a généré que 37,8 millions d'euros de chiffre d'affaires en 2025.
Ce contraste résume l'un des problèmes économiques fondamentaux des médias sociaux.
Une audience peut être gigantesque sans appartenir réellement au média qui l'a construite.
Sur TikTok, Instagram ou YouTube, Brut distribue ses contenus dans des environnements contrôlés par d'autres entreprises.
Les plateformes contrôlent :
- l'algorithme ;
- la distribution ;
- les données utilisateurs ;
- les formats ;
- une partie importante de la monétisation ;
- la relation finale avec l'audience.
C'est précisément cette dépendance aux plateformes qu'Entreprisma avait déjà analysée dans son article consacré au conflit entre Meta et la presse française autour du partage de la valeur.
L'audience n'est pas un modèle économique
Le cas Brut rappelle une règle fondamentale souvent oubliée dans l'économie numérique :
les vues ne sont pas du chiffre d'affaires.Et le chiffre d'affaires n'est pas davantage du bénéfice.
Un média peut accumuler :
- des millions d'abonnés ;
- des milliards de vues ;
- une forte notoriété ;
- des contenus viraux ;
- une présence internationale ;
sans parvenir à convertir cette puissance en marge suffisante.
Cette problématique dépasse largement Brut.
Elle concerne une grande partie des médias construits pendant les années 2010 autour de la distribution sociale.
Le modèle supposait qu'une audience massive permettrait progressivement de construire une activité publicitaire suffisamment importante.
Mais les plateformes ont conservé une grande partie de la valeur économique créée autour de cette audience.
Entreprisma avait déjà analysé cette transformation dans son dossier consacré à la crise du modèle économique de la presse.
Pourquoi Brut coûte autant à produire
Le modèle de Brut est également plus lourd qu'un simple compte social publiant quelques vidéos.
Le groupe doit financer :
- une rédaction ;
- des journalistes ;
- des équipes vidéo ;
- des producteurs ;
- du montage ;
- des déplacements ;
- des bureaux ;
- des équipes commerciales ;
- des fonctions technologiques ;
- une présence internationale ;
- des contenus adaptés à plusieurs plateformes.
Brut employait entre 200 et 249 salariés selon les données disponibles.
Pour qu'un tel dispositif soit rentable, l'entreprise doit donc générer une quantité importante de revenus récurrents.
Le problème est que la publicité digitale reste un marché extrêmement concurrentiel, dominé notamment par les grandes plateformes technologiques.
Brut avait pourtant réussi à construire une marque mondiale
Réduire Brut à ses pertes serait toutefois une erreur.
Le média possède un actif que de nombreux groupes traditionnels ont énormément de difficultés à construire : une marque identifiable par les jeunes générations sur les réseaux sociaux.
C'est précisément la raison pour laquelle CMA Media s'y intéresse.
Lors de l'acquisition, le groupe présentait Brut comme le premier média européen d'information sur TikTok et Instagram et revendiquait une audience mensuelle supérieure à 500 millions de spectateurs.
La valeur stratégique de Brut repose donc moins sur sa rentabilité passée que sur plusieurs actifs :
- sa marque ;
- son audience internationale ;
- sa maîtrise des codes sociaux ;
- ses équipes de production ;
- sa présence sur les grandes plateformes ;
- son accès aux jeunes publics ;
- son expertise vidéo verticale.
Ce sont précisément les compétences dont les groupes médias historiques ont besoin pour continuer à exister auprès des nouvelles générations.
Pourquoi CMA Media a quand même racheté Brut
Vu les comptes, une question paraît logique :
pourquoi CMA Media a-t-il voulu acquérir Brut ?Parce que Rodolphe Saadé ne construit pas simplement une collection de médias.
Il construit progressivement une infrastructure médiatique couvrant presque tous les canaux.
CMA CGM présente désormais CMA Media comme le troisième groupe privé de médias en France.Le portefeuille comprend notamment :
- BFMTV ;
- BFM Business ;
- RMC ;
- La Tribune ;
- La Tribune Dimanche ;
- La Provence ;
- Corse Matin ;
- Brut.
Le groupe dispose ainsi de la télévision, de la radio, de la presse quotidienne régionale, de la presse économique, de l'événementiel et désormais d'une puissance massive sur les réseaux sociaux.
Brut apporte une brique que les autres marques du groupe maîtrisaient moins : la distribution sociale native à très grande échelle.
Brut devient le troisième pilier de CMA Media
CMA Media structure désormais son portefeuille autour de trois grandes activités :
Presse
Avec notamment :
- La Tribune ;
- La Tribune Dimanche ;
- La Provence ;
- Corse Matin.
Audiovisuel
Avec notamment :
- BFMTV ;
- BFM Business ;
- RMC ;
- RMC Story ;
- RMC Découverte ;
- RMC Life.
Social
Avec Brut comme actif central.
CMA CGM explique explicitement que l'intégration de Brut constitue une étape structurante dans cette organisation.La question n'est donc probablement pas de rendre Brut rentable comme s'il était encore isolé.
Elle est de savoir si Brut peut devenir rentable à l'intérieur d'un groupe capable de mutualiser ses contenus, ses commerciaux, ses annonceurs et ses infrastructures.
La véritable valeur de Brut pourrait se trouver dans les synergies
Une vidéo produite initialement pour BFMTV peut être adaptée pour Brut.
Une interview de La Tribune peut devenir un format social.
Une émission RMC peut être découpée en contenus verticaux.
Une enquête produite par une autre rédaction du groupe peut être redistribuée auprès de l'audience de Brut.
Inversement, l'expertise de Brut sur TikTok, Instagram et YouTube peut bénéficier aux marques historiques du groupe.
C'est probablement ici que réside une grande partie du pari de CMA Media.
Plutôt que de considérer chaque rédaction comme une entité totalement indépendante économiquement, le groupe peut chercher à mutualiser la production et multiplier les canaux de distribution.
Le coût initial d'un contenu peut alors être amorti sur davantage de supports.
CMA Media peut également vendre une audience beaucoup plus large aux annonceurs
L'autre levier se situe du côté publicitaire.
Avant Brut, CMA Media disposait déjà :
- de l'audience télévisée de BFM ;
- de l'audience radio de RMC ;
- de l'audience économique de La Tribune ;
- des audiences régionales de La Provence et Corse Matin.
Avec Brut, le groupe ajoute une audience sociale massive, particulièrement présente chez les jeunes.
CMA Media revendique désormais près de 25 milliards de vidéos vues sur les réseaux sociaux et le web à l'échelle de son portefeuille.
Pour un grand annonceur, le groupe peut donc potentiellement proposer une campagne combinant :
télévision + radio + presse + événements + réseaux sociaux + vidéo digitale.
Brut devient alors moins un média isolé qu'une brique commerciale dans une régie publicitaire beaucoup plus vaste.
Le problème : cette stratégie doit maintenant produire de la marge
Les synergies sont séduisantes sur une présentation stratégique.
Elles doivent maintenant apparaître dans les comptes.
Car un modèle économique ne peut pas durablement être évalué uniquement par :
- le nombre de vues ;
- les abonnés ;
- la portée ;
- les impressions ;
- la notoriété.
À terme, les ressources consommées doivent être inférieures à la valeur générée.
Le sujet rejoint directement les principes que nous évoquons dans notre analyse sur les activités qui détruisent silencieusement les marges d'une entreprise.
Pour CMA Media, le véritable indicateur sera donc moins la croissance de l'audience de Brut que sa capacité à améliorer :
- sa marge opérationnelle ;
- son revenu par utilisateur ;
- ses revenus publicitaires ;
- ses revenus directs ;
- son coût de production ;
- son efficacité commerciale.
Le revenu par spectateur révèle le défi de Brut
Un calcul très simplifié permet de mesurer le décalage.
Si Brut touche effectivement plus de 500 millions de spectateurs par mois, cela représente théoriquement plusieurs milliards de contacts avec son audience au cours d'une année.
Face à cela, le chiffre d'affaires annuel 2025 ressort à seulement 37,8 millions d'euros.
Cette comparaison doit être utilisée avec prudence : un « spectateur mensuel » n'est pas nécessairement un utilisateur unique et les différentes plateformes peuvent comptabiliser les audiences de manière différente.
Mais elle illustre néanmoins le problème fondamental.
Brut sait générer de l'attention à très grande échelle. Il doit encore démontrer qu'il sait capter suffisamment de valeur économique autour de cette attention.2024 avait pourtant montré des signes d'amélioration
Les comptes permettent aussi d'éviter une lecture trop simpliste.
En 2024, Brut avait réalisé environ 37,8 millions d'euros de chiffre d'affaires, soit pratiquement le même niveau qu'en 2025.
Son résultat net était alors négatif d'environ 9,3 millions d'euros.
La perte nette passe donc de :
-9,3 M€ en 2024 à -34,7 M€ en 2025.La dégradation apparente est considérable.
Cependant, la stabilité du chiffre d'affaires et les retraitements évoqués par La Lettre montrent qu'une partie du choc 2025 doit être replacée dans le contexte de la réorganisation financière et du changement d'actionnaire.
L'exercice 2026 sera donc beaucoup plus révélateur.
Il permettra de mesurer Brut après son intégration réelle dans l'écosystème CMA Media.
Le rachat de Brut change complètement son équation financière
Avant l'acquisition, Brut devait construire seul une organisation mondiale.
Depuis septembre 2025, cette logique change.
CMA Media peut fournir :
- des infrastructures ;
- une régie publicitaire ;
- des contenus ;
- des journalistes ;
- des ressources commerciales ;
- des fonctions support ;
- une puissance de négociation ;
- des relations avec de grands annonceurs.
Le groupe peut surtout accepter une rentabilité plus faible sur une entité donnée si celle-ci améliore les performances globales du portefeuille.
C'est une différence fondamentale entre un média indépendant et une marque intégrée dans un conglomérat.
Rodolphe Saadé construit un groupe média de plus en plus intégré
Le rachat de Brut s'inscrit dans une accélération spectaculaire de CMA CGM dans les médias.
Après La Provence et Corse Matin, le groupe a acquis La Tribune puis Altice Media, propriétaire notamment de BFMTV et RMC.
CMA CGM avait finalisé l'acquisition d'Altice Media en 2024, donnant à CMA Media une position majeure dans l'audiovisuel français.Brut a rejoint cet ensemble en septembre 2025.
Le groupe s'est donc constitué en quelques années un portefeuille couvrant pratiquement toute la chaîne médiatique française.
Le défi passe maintenant de l'acquisition à l'intégration.
Une audience gigantesque ne garantit jamais une entreprise rentable
Le dossier Brut contient finalement une leçon qui dépasse largement le secteur des médias.
Sur Internet, les indicateurs visibles sont rarement les plus importants économiquement.
Un entrepreneur peut afficher :
- 1 million d'abonnés ;
- 20 millions de visiteurs ;
- 500 millions de vues ;
et disposer malgré tout d'un modèle fragile.
La valeur se trouve dans la capacité à transformer l'attention en :
revenu, marge, trésorerie et récurrence.Les réseaux sociaux ont créé une économie dans laquelle la taille de l'audience est devenue extrêmement visible.
La rentabilité, elle, reste beaucoup moins spectaculaire.
Les comptes de Brut en donnent une démonstration particulièrement nette.
2026 sera le véritable test de CMA Media
Les comptes 2025 racontent essentiellement la fin d'une époque pour Brut.
L'entreprise termine l'année avec :
- près de 38 millions d'euros de chiffre d'affaires ;
- près de 18 millions d'euros de perte d'exploitation ;
- 34,7 millions d'euros de perte nette ;
- des capitaux propres négatifs.
Mais le média dispose désormais d'un actionnaire aux ressources considérables et d'un accès à un portefeuille médiatique rarement réuni sous un même toit en France.
Le véritable test commence donc maintenant.
CMA Media doit démontrer que l'association entre BFM, RMC, La Tribune et Brut peut produire davantage que l'addition de leurs audiences.
La question n'est plus de savoir si Brut sait attirer l'attention.
Sur ce terrain, le média a déjà largement fait ses preuves.
La question est beaucoup plus difficile :
CMA Media peut-il enfin transformer cette attention en rentabilité ?
