Le projet est encore loin d’être totalement sécurisé.
Mais son ambition est désormais clairement affichée.
Selon Reuters, EDF vise la construction d’une flotte de 10 petits réacteurs modulaires en Europe d’ici 2035.
Le groupe public français travaille sur ce projet avec sa filiale italienne Edison et prévoit d’utiliser la technologie développée par NUWARD, sa filiale spécialisée dans les Small Modular Reactors.
EDF est déjà en discussions avec plusieurs pays européens.
La Pologne, la Belgique et la Finlande figurent notamment parmi les territoires envisagés pour accueillir une partie de cette flotte.
À l’échelle européenne, le programme pourrait peser plusieurs dizaines de milliards d’euros.
Pour EDF, l’enjeu dépasse donc largement le lancement d’un nouveau produit nucléaire.
Le groupe cherche à construire une véritable filière industrielle européenne autour du SMR.
EDF SMR : 10 réacteurs nucléaires visés en Europe d’ici 2035
L’annonce marque une nouvelle étape dans la stratégie nucléaire internationale d’EDF.
Lors d’un événement organisé par Edison et réunissant plusieurs entreprises susceptibles d’intégrer la future chaîne d’approvisionnement nucléaire, Vakisasai Ramany, senior vice-président d’EDF, a indiqué que le groupe visait une flotte de dix SMR en Europe.
L’objectif temporel est particulièrement ambitieux : 2035.
Autrement dit, EDF dispose de moins d’une décennie pour faire progresser simultanément la conception, les procédures réglementaires, la sélection des sites, la structuration du financement et la construction des premières unités.
Trois pays sont déjà publiquement cités.
- la Pologne ;
- la Belgique ;
- la Finlande.
Ces discussions ne signifient pas encore que dix contrats sont signés.
Reuters évoque des négociations autour de la possible construction d’une partie de la flotte.
La distinction est importante.
EDF affiche désormais un objectif industriel européen, mais chaque projet devra encore franchir de nombreuses étapes avant qu’un réacteur ne sorte réellement de terre.
NUWARD devient une pièce centrale de la stratégie européenne d’EDF
Pour construire ces futurs réacteurs, EDF compte s’appuyer sur NUWARD.
EDF présente officiellement NUWARD comme sa filiale chargée de développer une nouvelle génération de petits réacteurs modulaires.Le principe du SMR repose sur une philosophie industrielle différente de celle des très grandes centrales nucléaires.
Plutôt que de construire uniquement des unités de très forte puissance directement sur leur site final, les industriels cherchent à maximiser :
- la standardisation ;
- la modularité ;
- la préfabrication ;
- la répétition des unités ;
- la maîtrise du calendrier ;
- la réduction des risques industriels.
EDF indique que son futur SMR doit reposer sur des technologies nucléaires éprouvées.
Le groupe présente actuellement une solution pouvant atteindre jusqu’à 400 MWe, avec également des configurations permettant de produire simultanément électricité et chaleur.
L’objectif n’est donc pas uniquement de fournir de l’électricité au réseau.
Les SMR pourraient également être utilisés pour alimenter des sites industriels, des centres de données ou des réseaux de chaleur.
EDF évoque aussi des applications dans la production d’hydrogène, la chaleur industrielle ou encore le dessalement.
Pourquoi EDF veut une flotte plutôt qu’un seul réacteur
Le chiffre de dix unités est probablement l’élément industriel le plus important de l’annonce.
L’économie des petits réacteurs nucléaires repose en grande partie sur la répétition.
Construire un unique SMR limite les économies d’échelle.
Construire une flotte permet théoriquement de standardiser davantage les composants, les méthodes de construction, la formation des équipes et une partie de la chaîne logistique.
C’est précisément ce que les industriels nucléaires cherchent à reproduire : passer d’une logique de projet unique à une logique proche d’un programme industriel en série.
Pour EDF, une flotte européenne pourrait donc permettre de répartir les coûts de développement de NUWARD sur plusieurs centrales.
Elle pourrait également donner davantage de visibilité aux fournisseurs.
Cette dimension est particulièrement importante pour une filière qui nécessite des investissements lourds dans :
- la chaudronnerie ;
- les équipements sous pression ;
- les systèmes de contrôle-commande ;
- les composants nucléaires ;
- le génie civil ;
- les turbines ;
- les systèmes électriques ;
- les infrastructures de raccordement.
Pour les entreprises qui composent la chaîne nucléaire française et européenne, l’objectif de dix SMR pourrait donc créer un marché bien plus structurant qu’un démonstrateur isolé.
Cette montée en puissance de la filière s’inscrit dans un contexte où certaines entreprises industrielles cherchent déjà à se repositionner sur le nucléaire. Entreprisma analysait récemment la diversification de The Gill Corporation vers ce marché, illustrant l’attractivité croissante de la filière pour les fournisseurs spécialisés.
Plusieurs dizaines de milliards d’euros sont potentiellement en jeu
Reuters rapporte que le programme évoqué par EDF pourrait représenter plusieurs dizaines de milliards d’euros.
Ce chiffre donne une autre dimension au projet.
La bataille des SMR ne concerne plus uniquement des prototypes ou des programmes de recherche.
Elle devient progressivement un marché industriel susceptible de mobiliser des dizaines de milliards d’euros d’investissements.
EDF devra toutefois démontrer que le modèle économique fonctionne.
L’un des arguments traditionnels en faveur des SMR est leur capacité potentielle à réduire certains risques de construction grâce à la standardisation et à la préfabrication.
Mais une puissance plus faible signifie également que les coûts fixes doivent être amortis sur une production électrique moindre.
Le véritable enjeu ne sera donc pas simplement de construire un petit réacteur.
Il sera de construire suffisamment d’unités standardisées pour créer un effet de série.
C’est là que l’objectif de dix réacteurs prend tout son sens.
La Pologne pourrait devenir un marché majeur pour les SMR
Parmi les pays cités par EDF, la Pologne représente un marché particulièrement stratégique.
Varsovie cherche à réduire progressivement la dépendance de son système électrique au charbon tout en augmentant ses capacités nucléaires.
Dans ce contexte, les petits réacteurs modulaires peuvent être présentés comme une solution complémentaire aux grandes centrales.
Les SMR peuvent notamment intéresser les zones industrielles fortement consommatrices d’énergie.
Pour EDF, réussir à s’implanter en Pologne permettrait également de positionner NUWARD sur l’un des marchés nucléaires européens les plus dynamiques.
Mais la compétition y est déjà importante.
Plusieurs technologies internationales cherchent à obtenir une place dans les futurs programmes européens.
EDF ne dispose donc pas d’un marché captif.
Le groupe devra convaincre sur le prix, le calendrier, la sûreté et la capacité réelle à industrialiser son réacteur.
La Belgique et la Finlande ouvrent deux autres pistes
EDF cite également la Belgique et la Finlande parmi les pays avec lesquels des discussions sont en cours.
Le contexte énergétique de ces deux pays est différent de celui de la Pologne.
Mais ils partagent un enjeu commun : disposer d’une production électrique pilotable et faiblement carbonée dans un système énergétique intégrant de plus en plus d’énergies renouvelables.
Le nucléaire peut jouer ce rôle.
Les SMR cherchent précisément à occuper une partie de ce marché en proposant des capacités plus petites et théoriquement plus faciles à intégrer dans certains réseaux ou environnements industriels.
La présence de discussions dans plusieurs pays permet surtout à EDF d’éviter de dépendre d’un unique projet.
Une flotte répartie entre plusieurs marchés européens pourrait constituer une base industrielle beaucoup plus robuste.
Edison pourrait devenir un relais important en Europe
Le programme implique également Edison, filiale italienne d’EDF.
Le groupe italien a accueilli l’événement au cours duquel l’objectif des dix réacteurs a été présenté.
L’implication d’Edison donne à EDF un relais supplémentaire pour structurer son implantation européenne.
L’Italie ne dispose actuellement pas de production nucléaire commerciale.
Mais le débat autour du retour du nucléaire et du développement des technologies modulaires y a progressivement repris de l’importance.
Pour EDF, Edison pourrait donc jouer un rôle à la fois commercial, industriel et territorial dans le développement de futurs projets.
Le sujet dépasse ainsi le seul marché français.
EDF cherche à bâtir une plateforme nucléaire européenne.
Le calendrier 2035 sera le véritable test
L’objectif de dix SMR d’ici 2035 reste toutefois extrêmement exigeant.
Un programme nucléaire doit franchir successivement plusieurs obstacles :
- finalisation de la conception ;
- qualification des composants ;
- procédures de sûreté ;
- choix des sites ;
- autorisations administratives ;
- financement ;
- construction ;
- raccordement ;
- mise en service.
Chaque pays possède également son propre cadre réglementaire.
La standardisation industrielle recherchée par les SMR se heurte donc à une réalité : les règles nucléaires restent largement nationales.
L’un des défis d’EDF sera de conserver une architecture suffisamment standardisée tout en obtenant l’autorisation d’exploiter dans plusieurs juridictions.
Le groupe affirmait déjà vouloir commercialiser NUWARD dans les années 2030.
Le nouvel objectif de dix unités en Europe transforme désormais cette ambition technologique en calendrier industriel.
EDF doit aussi prouver qu’il peut industrialiser le nucléaire en série
Le programme SMR intervient alors qu’EDF doit déjà gérer plusieurs chantiers nucléaires majeurs.
En France, le groupe travaille notamment au programme EPR2, qui prévoit plusieurs réacteurs de nouvelle génération.
La filière nucléaire doit donc simultanément recruter, former, investir et renforcer ses capacités industrielles.
L’enjeu est particulièrement visible dans les grands programmes nucléaires français.
Entreprisma a notamment analysé les difficultés industrielles autour du réacteur Jules Horowitz à Cadarache, dont le calendrier illustre la complexité des grands projets nucléaires.
Cette capacité d’exécution sera déterminante pour NUWARD.
Un SMR n’aura d’avantage économique que si sa conception modulaire se traduit réellement par des délais et des coûts mieux maîtrisés.
La réussite ne dépendra donc pas uniquement du réacteur lui-même.
Elle dépendra également de toute la chaîne industrielle construite autour de lui.
La supply chain nucléaire européenne devient stratégique
L’événement organisé par Edison réunissait justement des entreprises appelées à participer à cette chaîne d’approvisionnement.
Ce détail est loin d’être secondaire.
Pour produire plusieurs réacteurs dans une période relativement courte, EDF devra sécuriser des fournisseurs capables de produire des équipements nucléaires de manière répétitive.
La construction d’une flotte pourrait transformer profondément le marché des sous-traitants.
Au lieu de répondre ponctuellement à un grand chantier, certaines entreprises pourraient obtenir des commandes répétitives sur plusieurs unités.
Cela nécessitera néanmoins :
- des capacités de production suffisantes ;
- des certifications nucléaires ;
- une traçabilité extrêmement stricte ;
- des compétences disponibles ;
- des investissements industriels ;
- des financements de long terme.
La bataille des SMR sera donc aussi une bataille de supply chain.
Entreprisma suit déjà cette reconstitution progressive de l’écosystème nucléaire français, notamment avec le projet Aval du futur d’Orano à La Hague, qui illustre l’ampleur des investissements nécessaires dans l’ensemble du cycle nucléaire.
Les SMR répondent aussi à de nouveaux besoins énergétiques
EDF ne positionne pas NUWARD uniquement comme un moyen de remplacer de grandes centrales.
Les petits réacteurs peuvent potentiellement répondre à des besoins plus ciblés.
L’industrie lourde constitue l’un des marchés les plus évidents.
Produire de l’acier, des produits chimiques ou certains matériaux nécessite des volumes importants d’électricité et parfois de chaleur.
Les data centers représentent également un nouveau débouché potentiel.
Le développement de l’intelligence artificielle entraîne une croissance rapide des besoins électriques des infrastructures numériques.
Entreprisma analysait déjà comment l’infrastructure IA devient progressivement une nouvelle industrie lourde, avec une consommation énergétique qui devient une contrainte stratégique pour le secteur.
Les SMR pourraient donc chercher une place dans ce nouvel écosystème énergétique.
EDF évoque explicitement les data centers parmi les applications potentielles de NUWARD.
EDF veut devenir un acteur central du marché européen des SMR
L’ambition affichée est claire.
EDF ne veut pas simplement développer un prototype français.
Le groupe veut construire une flotte européenne.
Le marché potentiel est considérable.
De nombreux pays cherchent simultanément à réduire leurs émissions, sécuriser leur approvisionnement électrique et limiter leur dépendance aux importations d’hydrocarbures.
Le nucléaire revient donc progressivement dans les stratégies énergétiques de plusieurs États.
Les petits réacteurs modulaires tentent de s’insérer dans cette dynamique.
Pour EDF, l’opportunité est stratégique.
Le groupe possède déjà une expérience importante dans la conception, la construction et l’exploitation de centrales nucléaires.
NUWARD doit maintenant démontrer que cette expertise peut être transposée dans une technologie plus compacte, plus standardisée et surtout reproductible.
Dix réacteurs peuvent changer l’échelle de NUWARD
Le passage d’un démonstrateur à une flotte de dix réacteurs constitue un changement d’échelle majeur.
Si EDF parvient réellement à sécuriser plusieurs projets européens, NUWARD pourrait disposer d’un avantage déterminant : un carnet de commandes suffisamment important pour structurer une chaîne de production.
Mais l’annonce du 18 septembre reste avant tout un objectif.
Aucun calendrier détaillé pays par pays n’a été communiqué.
Les sites ne sont pas tous arrêtés.
Les décisions d’investissement ne sont pas toutes prises.
Et plusieurs autorisations réglementaires restent encore à obtenir.
La prochaine étape sera donc moins spectaculaire mais beaucoup plus importante : transformer les discussions avec les gouvernements, les industriels et les énergéticiens en projets financés et autorisés.
C’est seulement à ce moment-là que l’offensive européenne d’EDF pourra véritablement commencer.
Car derrière l’objectif de 10 SMR d’ici 2035, EDF joue bien davantage qu’un nouveau programme nucléaire.
Le groupe tente de démontrer qu’il est encore capable de transformer l’expertise nucléaire française en industrie exportable à l’échelle européenne.
