Thales ne présente pas simplement un nouveau logiciel militaire.

Avec HexaForce, le groupe français entre sur l’un des terrains les plus stratégiques de l’intelligence artificielle : celui des systèmes capables d’agréger des milliers de données provenant du champ de bataille pour aider les états-majors à comprendre une situation, planifier une opération et accélérer leurs décisions.

Un marché sur lequel Palantir est déjà solidement installé.

L’entreprise américaine fournit notamment son Maven Smart System à l’OTAN. L’Alliance a finalisé son acquisition en mars 2025 afin de l’utiliser au sein de l’Allied Command Operations.

Thales arrive donc avec un argument central : la souveraineté.

HexaForce est présenté comme une infrastructure ouverte, interopérable et conçue pour éviter certaines dépendances technologiques américaines.

La confrontation entre Thales et Palantir ne porte ainsi plus uniquement sur les performances des logiciels.

Elle touche désormais à une question beaucoup plus sensible pour l’Europe : qui contrôlera les données et les systèmes d’intelligence artificielle utilisés pour commander les armées de demain ?

HexaForce : Thales transforme l’IA en outil de commandement militaire

Présenté le 17 septembre 2026, HexaForce est un système de commandement et de contrôle multidomaine, ou C2, augmenté par l’intelligence artificielle.

Son objectif est d’intégrer dans une même infrastructure les informations provenant de différents environnements militaires :

  • terre ;
  • mer ;
  • air ;
  • cyber ;
  • espace ;
  • domaine informationnel.

La difficulté n’est plus seulement de collecter les données.

Les conflits modernes produisent une quantité massive d’informations issues des drones, satellites, capteurs, systèmes de renseignement et données disponibles en sources ouvertes.

Le problème devient leur exploitation suffisamment rapide.

Thales veut utiliser l’IA pour automatiser une partie de ce travail : analyser, corréler et hiérarchiser les données afin de fournir aux militaires une situation opérationnelle exploitable plus rapidement.

Cette transformation s’inscrit dans l'accélération générale de [l’intelligence artificielle et de ses usages professionnels chez Entreprisma], mais elle atteint ici un niveau stratégique particulier : l’IA ne soutient plus seulement la productivité d'une organisation, elle intervient directement dans les chaînes de commandement.

Plus de 100 000 combattants coordonnés

Thales présente HexaForce comme une architecture capable de fonctionner dans des conflits de haute intensité et de répondre aux besoins de commandement impliquant plus de 100 000 combattants.

Le groupe indique également vouloir faire passer certaines capacités expérimentales de traitement de 100 à 1 000 objectifs de ciblage par jour.

HexaForce s’appuie notamment sur cortAIx, l'accélérateur d'intelligence artificielle de Thales réunissant environ 800 ingénieurs et data scientists spécialisés.

Le système intègre des technologies récentes comme les grands modèles de langage et l’IA agentique.

L’objectif est notamment de réduire le temps nécessaire à la planification, consolider une situation tactique en temps réel et permettre aux opérateurs de mieux exploiter des volumes de données devenus trop importants pour être analysés uniquement manuellement.

Mais derrière les performances annoncées se cache surtout un enjeu commercial.

Palantir a déjà pris position au sein de l’OTAN

Thales n'arrive pas sur un marché vide.

En mars 2025, l’Agence OTAN d'information et de communication a finalisé l’acquisition du Maven Smart System NATO développé par Palantir.

Le système doit permettre aux commandants de l'Alliance d'utiliser différentes technologies d'intelligence artificielle pour améliorer notamment :

  • la fusion du renseignement ;
  • l'identification et le traitement des cibles ;
  • la connaissance du champ de bataille ;
  • la planification ;
  • la vitesse de prise de décision.

Le déploiement constitue une référence particulièrement importante pour Palantir.

L’OTAN présente Maven comme son premier système de commandement et de contrôle militaire intégrant directement l'intelligence artificielle.

Le logiciel a ensuite progressivement été intégré dans les exercices et structures opérationnelles de l'Alliance.

Pour Thales, entrer sur ce marché signifie donc se confronter à un acteur américain qui possède déjà une avance commerciale et opérationnelle significative.

Thales répond à Palantir avec l’argument de la souveraineté

C’est probablement ici que se situe le principal différenciateur d’HexaForce.

Thales insiste sur le caractère souverain de son architecture.

Le groupe affirme notamment que son système n'est pas soumis aux règles américaines ITAR, qui encadrent l'exportation de nombreux équipements et technologies militaires des États-Unis.

Dans le secteur de la défense, cette distinction est loin d’être secondaire.

Lorsqu'un État construit son architecture numérique militaire autour d'un logiciel étranger, la question ne porte pas uniquement sur son prix ou ses performances.

Elle concerne aussi :

  • la localisation et le contrôle des données ;
  • la maîtrise des technologies utilisées ;
  • les restrictions d'exportation ;
  • la maintenance du système ;
  • les mises à jour ;
  • l'interopérabilité ;
  • la dépendance envers le fournisseur.

La compétition Thales-Palantir devient ainsi le reflet d'une bataille beaucoup plus large autour de la souveraineté numérique européenne.

L’Europe veut réduire certaines dépendances technologiques

L'intelligence artificielle militaire devient progressivement une infrastructure aussi stratégique que certains équipements physiques.

Les logiciels capables d'agréger les données provenant de drones, satellites ou capteurs peuvent désormais influencer directement la vitesse à laquelle une armée comprend son environnement.

Dans une guerre où quelques minutes peuvent modifier l'issue d'une opération, celui qui maîtrise la donnée peut acquérir un avantage opérationnel considérable.

L’Europe doit donc résoudre une contradiction.

Les solutions américaines sont souvent disponibles rapidement et bénéficient d'un écosystème technologique particulièrement développé.

Mais leur adoption peut simultanément créer une dépendance technologique.

HexaForce permet à Thales de se positionner précisément dans cet espace.

Le groupe français ne cherche pas nécessairement à exclure les technologies américaines des architectures militaires européennes.

Il veut démontrer qu'une alternative européenne crédible et interopérable peut exister.

HexaForce a déjà été testé avec l’OTAN

Thales dispose également d'un argument important pour convaincre les armées : HexaForce n'est pas présenté comme un simple prototype.

Le système a été testé lors de CWIX 2026, un exercice de l'OTAN consacré notamment à l'interopérabilité des technologies militaires.

L'architecture est conçue pour fonctionner avec les équipements déjà présents dans les forces armées et au sein des coalitions.

Thales revendique par ailleurs une infrastructure ouverte s'appuyant notamment sur des standards open source.

Cette logique est stratégique.

Pour concurrencer Palantir, Thales ne peut pas simplement proposer une solution française fonctionnant dans un environnement isolé.

HexaForce doit être capable de communiquer avec les systèmes utilisés par différentes armées alliées.

L'interopérabilité devient donc presque aussi importante que la souveraineté.

Thales ne critique pas frontalement Palantir

La rivalité reste cependant plus subtile qu'une attaque commerciale classique.

Selon Reuters, Thales n'a pas directement critiqué Palantir lors de la présentation d'HexaForce.

Mais Patrice Caine, directeur général du groupe français, a estimé que le système actuellement utilisé par l'OTAN ne répondait qu'à une partie des besoins de l'Alliance.

Le message est suffisamment clair.

Thales veut positionner HexaForce sur un périmètre plus large du commandement militaire multidomaine.

La bataille se jouera désormais sur la capacité du groupe à convaincre les États et les institutions militaires qu'une solution européenne peut atteindre le niveau de maturité nécessaire pour devenir une infrastructure critique.

Derrière Thales, tout un écosystème français veut entrer dans l’IA militaire

La France ne mise d'ailleurs pas uniquement sur ses grands groupes de défense.

Plusieurs entreprises technologiques cherchent désormais à prendre position sur le marché de l'intelligence artificielle militaire.

Reuters cite notamment Mistral AI et Comand AI parmi les acteurs français travaillant sur des technologies liées aux systèmes de commandement.

Cette multiplication des projets montre que l'IA militaire commence à devenir un véritable secteur industriel.

La France dispose déjà d'acteurs puissants dans :

  • la défense ;
  • l'aéronautique ;
  • les satellites ;
  • les capteurs ;
  • la cybersécurité ;
  • l'intelligence artificielle.

La possibilité de connecter ces différentes compétences constitue donc un enjeu économique autant que militaire.

La montée de l'IA souveraine rejoint ainsi les problématiques plus larges suivies dans notre dossier consacré à [l'intelligence artificielle].

Thales réclame en parallèle des règles internationales pour l’IA militaire

L’autre partie de l’annonce pourrait sembler paradoxale.

Au moment même où Thales accélère ses investissements dans l'intelligence artificielle militaire, le groupe réclame un cadre international pour contrôler son développement.

Patrice Caine considère que les moyens techniques permettant de garder le contrôle sur ces systèmes existent, mais que leur encadrement doit également relever des gouvernements.

Le sujet devient particulièrement sensible lorsque l'IA intervient dans des opérations militaires.

La question fondamentale est celle du rôle laissé à l'humain.

Une IA peut analyser des données, identifier des schémas, hiérarchiser des informations ou proposer différentes actions.

Mais jusqu'où peut-elle intervenir dans une chaîne décisionnelle impliquant potentiellement l'utilisation de la force ?

Ce débat dépasse largement Thales.

Les États-Unis, la Chine et plusieurs pays européens cherchent désormais à définir des garde-fous pour éviter qu'une automatisation excessive des systèmes militaires n'entraîne des décisions impossibles à interrompre ou à contrôler.

Une doctrine qui peut devenir un argument commercial

Pour Thales, cette position réglementaire possède également une dimension industrielle.

Dans les marchés de défense européens, la confiance, la souveraineté et le contrôle humain peuvent devenir des éléments de différenciation commerciale.

HexaForce n'est donc pas seulement présenté comme une plateforme utilisant davantage d'intelligence artificielle.

Thales veut associer plusieurs promesses :

performance opérationnelle + souveraineté + interopérabilité + contrôle de l'IA.

Cette combinaison vise directement l'un des points les plus sensibles du marché européen de la défense.

Acheter un système militaire américain peut offrir un accès immédiat à une technologie mature.

Développer une alternative européenne peut en revanche permettre aux États de conserver davantage de contrôle sur leurs infrastructures stratégiques.

La bataille Thales-Palantir dépasse largement les deux entreprises

Le lancement d'HexaForce marque finalement une nouvelle étape dans la compétition technologique entre l'Europe et les États-Unis.

Palantir a réussi à imposer ses logiciels dans certaines des infrastructures militaires les plus importantes du monde occidental.

Thales dispose de son côté d'une présence historique auprès des forces armées européennes et d'une expertise qui couvre aussi bien les capteurs que les communications sécurisées, la cybersécurité et les systèmes de commandement.

Les deux entreprises arrivent ainsi sur le même terrain depuis des trajectoires différentes.

Palantir vient historiquement de la donnée et du logiciel.

Thales vient du système militaire et y injecte désormais massivement de l'intelligence artificielle.

HexaForce représente la rencontre de ces deux mondes.

L’IA devient une nouvelle infrastructure de souveraineté

La véritable question n'est finalement pas de savoir si HexaForce est capable de remplacer immédiatement Palantir.

Elle est de savoir si l'Europe souhaite disposer de ses propres infrastructures d'intelligence artificielle militaire.

Car à mesure que les conflits deviennent pilotés par les données, le logiciel prend une importance comparable à celle des plateformes militaires traditionnelles.

Les drones produisent l'information.

Les satellites observent.

Les capteurs détectent.

Mais ce sont désormais les plateformes numériques qui doivent transformer cette masse de données en décisions exploitables.

Avec HexaForce, Thales veut occuper cette couche stratégique.

Et face à Palantir, le groupe français dispose d'un argument que les performances seules ne permettent pas de mesurer : la capacité pour les États européens de conserver la maîtrise technologique de leurs propres systèmes de commandement.

La confrontation entre les deux groupes ne fait probablement que commencer.