Une paire de lunettes adaptée aux besoins du client, mais une facture construite pour obtenir un remboursement plus élevé : c’est le mécanisme que les enquêteurs disent avoir découvert dans le secteur de l’optique. Des opticiens, des prescripteurs et des centres de santé sont mis en cause dans cette affaire, née de signalements effectués par des mutuelles.
L’enjeu dépasse les remboursements indus. Selon le parquet de Paris, le système présumé aurait aussi gonflé l’activité de certains magasins d’optique et attiré des patients vers les professionnels qui y participaient, au détriment de leurs concurrents.
Comment fonctionnait la fraude présumée aux lunettes ?
D’après la Gendarmerie nationale, certains opticiens auraient orienté leurs clients vers des ophtalmologues soupçonnés d’établir des prescriptions fictives, parfois sans examen du patient. Les équipements facturés étaient choisis pour maximiser la prise en charge par la complémentaire santé et l’Assurance maladie, plutôt que pour répondre au besoin médical réel.
Le client recevait les lunettes dont il avait besoin. Une partie du remboursement obtenu aurait ensuite servi à lui accorder un avoir ou des produits, notamment des montures de luxe et des lunettes de soleil. Les opticiens auraient bénéficié d’une activité artificiellement renforcée ; les prescripteurs et certains centres de santé, d’un afflux de patients.
Ce fonctionnement reste celui décrit par l’accusation. Les personnes et structures poursuivies seront jugées lors des audiences prévues en mai et juin 2027.
Que représentent les 12 millions et les 250 millions d’euros évoqués ?
Les deux chiffres ne désignent pas le même périmètre.
La gendarmerie estime que les personnes mises en cause dans cette procédure auraient collectivement détourné environ 12 millions d’euros par an depuis 2023. Le parquet de Paris, dans son communiqué du 25 septembre, évoquait pour cette affaire un préjudice de plusieurs millions d’euros par an, essentiellement supporté par les mutuelles.
La gendarmerie avance également 250 millions d’euros depuis 2023 comme estimation d’un phénomène potentiellement plus large dans la région parisienne. Ce montant n’est pas le préjudice établi des 37 personnes et structures renvoyées devant le tribunal. L’enquête laisse soupçonner d’autres pratiques comparables, dont l’ampleur reste à établir.
Pourquoi cette affaire concerne aussi les entreprises du secteur ?
L’enquête porte sur une fraude présumée aux remboursements, mais elle décrit également une possible distorsion de concurrence. Un magasin qui attire des clients grâce à des avantages financés par des remboursements indus ne se développe pas dans les mêmes conditions qu’un opticien qui facture uniquement les soins et équipements délivrés.
Le dossier met aussi en cause la gouvernance de certains centres de santé constitués en associations à but non lucratif. Le parquet indique que l’activité présumée aurait profité à la fois à des assurés, à des opticiens et à des prescripteurs. C’est cette convergence d’intérêts qui aurait rendu le système difficile à détecter.
L’enquête a commencé en 2025 après des alertes de mutuelles sur des anomalies de facturation. Elle a ensuite mobilisé l’Office central de lutte contre le travail illégal (OCLTI), avec le concours du fisc, de l’Assurance maladie et de l’Urssaf. Des perquisitions ont été menées entre janvier et juillet 2026 dans des magasins, des centres de santé et des cabinets d’ophtalmologie.
Quelles suites judiciaires et administratives ?
Le parquet a annoncé le renvoi de 22 personnes physiques et 15 personnes morales devant le tribunal correctionnel de Paris pour escroquerie et blanchiment en bande organisée. Onze des personnes mises en cause ont été placées sous contrôle judiciaire, avec notamment, pour certaines, une interdiction de gérer une société ou de présider une association.
Les éléments de l’enquête ont également été transmis aux autorités compétentes. Ils pourraient donner lieu à des redressements fiscaux, à des mesures de déconventionnement de médecins par l’Assurance maladie ou à des sanctions disciplinaires. Ces suites éventuelles sont distinctes du procès pénal à venir.
Le problème des fausses prescriptions dépasse ce dossier. Dans un rapport publié en août 2026, l’IGAS et l’Inspection générale des finances recommandent de renforcer les contrôles avant paiement et de développer l’ordonnance numérique pour mieux sécuriser la chaîne de prescription. Leur constat : détecter une fraude après remboursement ne garantit pas que les sommes pourront être récupérées.
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