Bureau Veritas ne développe pas de modèle concurrent d’OpenAI, de Google ou d’Anthropic. Le groupe français veut occuper une autre position dans la chaîne de valeur : celle de l’entreprise indépendante qui vérifie que les systèmes d’intelligence artificielle, les centres de données et les infrastructures numériques fonctionnent conformément aux règles annoncées.

À l’occasion de sa Journée investisseurs du 22 septembre 2026, le spécialiste des essais, de l’inspection et de la certification a annoncé vouloir atteindre un milliard d’euros de chiffre d’affaires dans les marchés et services liés à l’IA d’ici 2030.

Cette activité représenterait environ 370 millions d’euros à la fin de 2026, en intégrant la contribution de LotusWorks sur une année complète. Bureau Veritas prévoit donc de multiplier ces revenus par environ 2,7 en quatre ans.

L’objectif ne porte toutefois pas uniquement sur la certification des algorithmes. Il rassemble trois moteurs : les infrastructures nécessaires à l’IA, l’évaluation des systèmes et l’utilisation de l’intelligence artificielle dans les propres opérations du groupe.

Les chiffres clés

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- 1 milliard d’euros de revenus liés à l’IA visés en 2030 ;
- environ 370 millions d’euros estimés à la fin de 2026 ;
- une multiplication par 2,7 en quatre ans ;
- un rythme de croissance annuel implicite proche de 28 % ;
- une croissance totale du groupe désormais visée à deux chiffres pour 2027-2028.

Bureau Veritas relève ses ambitions financières

Le nouvel objectif consacré à l’intelligence artificielle s’inscrit dans une accélération plus large du plan stratégique LEAP | 28.

Dans son communiqué présenté lors de la Journée investisseurs, Bureau Veritas relève son objectif de croissance totale du chiffre d’affaires pour la période 2027-2028.

Le groupe vise désormais une croissance à deux chiffres, à taux de change constants, contre une progression élevée à un chiffre précédemment.

Cette accélération doit reposer sur :

  • la croissance organique des métiers existants ;
  • l’intégration de l’intelligence artificielle dans les opérations ;
  • le développement d’offres d’assurance numérique ;
  • les infrastructures critiques liées aux centres de données ;
  • les services destinés aux fabricants de semi-conducteurs ;
  • une politique renforcée d’acquisitions ;
  • le recentrage du portefeuille sur les activités à forte croissance.

Depuis le lancement de LEAP | 28, Bureau Veritas indique avoir réalloué environ 21 % de son portefeuille. Le groupe a réalisé 24 acquisitions représentant près de 413 millions d’euros de chiffre d’affaires annualisé.

Cette transformation montre que l’objectif du milliard d’euros ne repose pas sur la création isolée d’une nouvelle offre de certification. Bureau Veritas restructure progressivement une partie de ses activités autour des besoins techniques, réglementaires et industriels provoqués par l’IA.

Un milliard d’euros qui dépasse la seule certification des algorithmes

La formulation retenue par Bureau Veritas est importante. Le groupe ne vise pas un milliard d’euros uniquement dans « l’audit de l’intelligence artificielle », mais dans les marchés et services liés à l’IA.

Ce périmètre comprend plusieurs activités.

La vérification des systèmes d’intelligence artificielle

Les entreprises doivent pouvoir démontrer que leurs systèmes respectent des exigences en matière de sécurité, de gouvernance, de transparence et de protection des données.

Bureau Veritas peut intervenir pour évaluer :

  • la documentation du système ;
  • la qualité et la traçabilité des données ;
  • la robustesse du modèle ;
  • les risques de biais ;
  • la supervision humaine ;
  • l’explicabilité des résultats ;
  • la cybersécurité ;
  • la conformité réglementaire ;
  • les procédures de surveillance après le déploiement.

Cette couche de vérification est appelée à prendre de l’importance à mesure que les systèmes d’IA interviennent dans le recrutement, la santé, l’industrie, la finance, les transports ou les services publics.

L’assurance des données et la cybersécurité

Un système d’intelligence artificielle peut être performant tout en reposant sur des données mal gouvernées, incomplètes ou compromises.

Bureau Veritas identifie donc la cybersécurité, l’intégrité des données et la fiabilité des modèles parmi ses nouveaux marchés de croissance.

La vérification d’une IA ne peut pas être séparée de la sécurité du système d’information qui l’héberge. Pour les entreprises, ce chantier doit être intégré à une stratégie de cybersécurité structurée, et non traité comme une simple validation technique du modèle.

La surveillance automatisée des systèmes

Le modèle traditionnel de certification repose souvent sur un audit réalisé à une date précise. L’intelligence artificielle peut accélérer le passage vers une surveillance plus continue.

Bureau Veritas envisage des offres davantage fondées sur les données, capables de suivre en temps réel ou à intervalles réguliers :

  • les performances d’un modèle ;
  • l’évolution des résultats ;
  • l’apparition de biais ;
  • les changements dans les données ;
  • les incidents de sécurité ;
  • le respect des règles de gouvernance ;
  • les écarts par rapport au fonctionnement attendu.

Ce changement pourrait transformer le modèle économique de la certification. Une intervention ponctuelle peut devenir un service récurrent, intégré au cycle de vie du système.

L’AI Act crée un nouveau marché de la preuve

Le développement de l’intelligence artificielle ne produit pas seulement un marché technologique. Il crée un marché de la conformité.

Le règlement européen sur l’intelligence artificielle impose des obligations variables selon le niveau de risque du système et le rôle de l’entreprise : fournisseur, importateur, distributeur ou utilisateur professionnel.

Les organisations doivent notamment être capables de démontrer qu’elles ont identifié leurs systèmes d’IA, évalué leurs risques et mis en place une gouvernance adaptée.

Pour les systèmes considérés comme sensibles ou à haut risque, les exigences peuvent porter sur :

  • la gestion des risques ;
  • la gouvernance des données ;
  • la documentation technique ;
  • la traçabilité ;
  • la transparence ;
  • la supervision humaine ;
  • la robustesse ;
  • la précision ;
  • la cybersécurité ;
  • le suivi après la mise sur le marché.

Les sanctions peuvent atteindre jusqu’à 7 % du chiffre d’affaires annuel mondial pour certaines violations les plus graves.

Cette réglementation transforme la confiance en besoin économique. Les entreprises ne devront plus seulement affirmer que leur intelligence artificielle est responsable. Elles devront être capables de le prouver à leurs clients, partenaires, salariés, assureurs et régulateurs.

C’est précisément sur cette fonction de preuve que Bureau Veritas construit son positionnement.

Une offre d’évaluation développée avec AWS

En avril 2026, Bureau Veritas a lancé une offre indépendante d’évaluation des systèmes d’IA, développée avec Amazon Web Services.

Cette offre associe :

  1. un pré-audit ;
  2. un examen de la documentation ;
  3. un audit réalisé sur le terrain ;
  4. des tests directs du système ;
  5. un rapport indépendant de maturité ;
  6. des recommandations de mise en conformité.

L’évaluation repose sur huit piliers :

  • sécurité ;
  • robustesse ;
  • confidentialité des données ;
  • gouvernance ;
  • équité ;
  • explicabilité ;
  • contrôlabilité ;
  • transparence.

Bureau Veritas utilise AWS AI Risk Intelligence, un outil développé par le Generative AI Innovation Center d’AWS. La technologie automatise une partie de l’analyse documentaire et des tests, avec l’objectif de réduire la durée des audits de plusieurs semaines à quelques jours.

Le groupe apporte ensuite sa méthodologie, ses auditeurs et son expertise en matière de conformité.

L’offre est d’abord destinée aux grandes entreprises et aux ETI européennes. Son déploiement a commencé en France, au Royaume-Uni, en Espagne, en Italie, aux Pays-Bas et dans les pays nordiques, avant une extension envisagée à d’autres régions.

De nouvelles normes vont structurer la certification de l’IA

Au-delà de l’AI Act, le marché de la vérification repose sur l’émergence de normes internationales.

La norme ISO/IEC 42001 définit les exigences applicables à un système de management de l’intelligence artificielle. Elle aide les organisations à structurer la gouvernance, la gestion des risques et l’amélioration continue de leurs usages.

Une autre norme, ISO/IEC 42006, encadre les organismes chargés de réaliser les audits et les certifications des systèmes de management de l’IA.

Ces référentiels peuvent favoriser la création d’un marché comparable à ceux déjà développés autour de la qualité, de la sécurité de l’information, de l’environnement ou de la cybersécurité.

Pour Bureau Veritas, l’opportunité consiste à devenir l’un des acteurs capables de transformer des principes complexes — transparence, équité, supervision ou robustesse — en contrôles mesurables et reconnus par les entreprises.

Les centres de données et les semi-conducteurs pèsent déjà lourd

L’objectif du milliard d’euros comprend également les infrastructures physiques nécessaires au fonctionnement de l’intelligence artificielle.

Les modèles les plus avancés reposent sur :

  • des centres de données ;
  • des usines de semi-conducteurs ;
  • des systèmes électriques ;
  • des installations de refroidissement ;
  • des réseaux de télécommunications ;
  • des bâtiments à haute disponibilité ;
  • des équipements industriels soumis à des exigences strictes.

Bureau Veritas peut contrôler la conception, la construction, la mise en service, la qualité et la maintenance de ces infrastructures.

En avril 2026, le groupe a annoncé l’acquisition de LotusWorks, une entreprise irlandaise spécialisée dans la mise en service et le contrôle qualité des actifs critiques.

LotusWorks intervient notamment auprès des opérateurs de centres de données et des fabricants de semi-conducteurs. L’entreprise employait alors environ 750 personnes et avait réalisé 131 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2025.

Bureau Veritas a valorisé l’opération à 375 millions d’euros. Associée aux activités déjà détenues par le groupe, l’acquisition crée une plateforme représentant environ 300 millions d’euros de revenus dans les actifs critiques.

Cette opération explique une grande partie des 370 millions d’euros de chiffre d’affaires lié à l’IA estimés pour 2026.

Le milliard d’euros visé en 2030 ne reposera donc pas uniquement sur des audits algorithmiques. Il sera également alimenté par le cycle massif d’investissements dans les capacités de calcul et la fabrication de composants.

L’intelligence artificielle doit aussi améliorer la rentabilité du groupe

Bureau Veritas ne considère pas seulement l’IA comme un marché extérieur. Le groupe veut également l’utiliser pour transformer ses propres opérations.

Les outils déployés doivent contribuer à :

  • automatiser les tâches administratives ;
  • analyser les documents techniques ;
  • préparer les audits ;
  • optimiser les déplacements des inspecteurs ;
  • améliorer la planification des interventions ;
  • exploiter les données historiques ;
  • assister les experts sur le terrain ;
  • produire plus rapidement les rapports ;
  • détecter automatiquement certaines anomalies.

Bureau Veritas dispose de plusieurs décennies de données accumulées dans l’industrie, le bâtiment, les infrastructures, les matières premières et les produits.

Ces données peuvent devenir un avantage compétitif si elles sont suffisamment structurées, fiables et exploitables par des modèles d’intelligence artificielle.

Le groupe cherche ainsi à combiner expertise humaine et automatisation, plutôt qu’à remplacer entièrement les inspecteurs. Cette approche rejoint une évolution plus large de l’IA en entreprise : les usages individuels doivent progressivement laisser place à une gouvernance collective.

Pourquoi Bureau Veritas peut devenir un acteur central de l’IA responsable

Le marché de l’intelligence artificielle est dominé par les fournisseurs de modèles, de cloud et de puissance de calcul. Bureau Veritas cherche à occuper une position moins visible, mais potentiellement plus défendable : celle du tiers de confiance.

Le groupe dispose de plusieurs avantages.

Une réputation d’indépendance

Un fournisseur de modèle peut réaliser ses propres tests, mais ses clients et les régulateurs peuvent demander une évaluation effectuée par un acteur extérieur.

L’indépendance devient particulièrement importante lorsqu’un système influence une décision de recrutement, l’octroi d’un crédit ou la sécurité d’un équipement industriel.

Une présence internationale

Les entreprises déploient souvent leurs systèmes dans plusieurs pays. Elles doivent composer avec des réglementations et des standards différents.

Le réseau international de Bureau Veritas lui permet d’accompagner les groupes multinationaux avec des méthodes relativement homogènes.

Des compétences déjà proches de la certification

L’entreprise n’a pas besoin de créer entièrement un nouveau modèle opérationnel. Elle peut adapter ses pratiques historiques d’audit, d’inspection et de gestion des risques aux systèmes numériques.

Une base de clients industriels

Bureau Veritas travaille déjà avec des entreprises qui déploient l’IA dans des environnements sensibles : industrie, transport, énergie, construction, logistique et infrastructures.

Ces relations existantes peuvent faciliter la commercialisation de nouvelles offres de vérification.

Les limites du pari à un milliard d’euros

L’objectif annoncé reste ambitieux.

Passer de 370 millions à un milliard d’euros en quatre ans suppose de générer environ 630 millions d’euros de revenus supplémentaires. La trajectoire dépendra probablement d’une combinaison de croissance organique et d’acquisitions.

Plusieurs incertitudes subsistent.

Le périmètre du milliard reste très large

Bureau Veritas regroupe les services directement consacrés à l’évaluation de l’IA et les marchés indirectement stimulés par son développement.

Cette présentation rend l’objectif impressionnant, mais ne permet pas encore de connaître la part qui proviendra réellement des audits de modèles.

La concurrence va s’intensifier

Les cabinets de conseil, auditeurs financiers, spécialistes de la cybersécurité, organismes certificateurs et fournisseurs de cloud développent tous des offres autour de la gouvernance de l’intelligence artificielle.

Bureau Veritas devra démontrer la valeur de son indépendance et de son expertise technique.

Les méthodes d’audit doivent encore mûrir

Tester un modèle d’intelligence artificielle est plus complexe que vérifier un équipement fixe. Ses performances peuvent évoluer avec les données, les mises à jour, les usages et les conditions de déploiement.

Les audits devront donc devenir continus et s’adapter à des technologies en évolution rapide.

Le partenariat technologique doit préserver l’indépendance

L’utilisation d’outils développés par AWS accélère les évaluations, mais elle soulève une question : comment garantir l’indépendance d’un audit lorsqu’une partie de la technologie de contrôle provient elle-même d’un fournisseur majeur de services d’IA et de cloud ?

Bureau Veritas devra démontrer que ses conclusions restent autonomes et reproductibles.

Ce que les entreprises doivent anticiper

L’annonce de Bureau Veritas constitue un signal pour les entreprises françaises : la conformité de l’intelligence artificielle devient un marché structuré.

Les directions générales doivent commencer à préparer :

  • un inventaire des systèmes d’IA ;
  • une classification des risques ;
  • une cartographie des données utilisées ;
  • une documentation des fournisseurs ;
  • des règles de supervision humaine ;
  • un processus de gestion des incidents ;
  • des tests de robustesse ;
  • une politique de cybersécurité ;
  • des preuves de conformité ;
  • un budget consacré aux audits indépendants.

Les PME et ETI qui prévoient d’industrialiser leurs usages peuvent également identifier les aides disponibles pour financer leur transition numérique et leurs projets d’IA.

L’objectif ne doit pas être d’accumuler des documents pour répondre à un contrôle. Il consiste à construire un système d’IA suffisamment gouverné pour produire des résultats fiables dans la durée.

Notre analyse : Bureau Veritas veut devenir le contrôleur technique de l’économie algorithmique

Bureau Veritas ne cherche pas à gagner la course aux modèles les plus puissants. Le groupe veut vendre la confiance indispensable à leur adoption.

Son positionnement peut être résumé en trois niveaux :

  1. vérifier les infrastructures physiques qui rendent l’IA possible ;
  2. contrôler les systèmes, les données et leur gouvernance ;
  3. utiliser l’IA pour transformer ses propres méthodes d’inspection.

Cette stratégie permet au groupe de bénéficier du développement de l’intelligence artificielle sans dépendre du succès d’un modèle particulier.

Si OpenAI, Google, Anthropic ou des solutions européennes se partagent le marché, les entreprises auront toujours besoin de centres de données, de semi-conducteurs, de sécurité, de conformité et de preuves indépendantes.

Le pari de Bureau Veritas consiste donc à devenir le contrôleur technique de l’économie algorithmique.

Le milliard d’euros annoncé ne représente pas encore un marché autonome de la certification de l’IA. Il constitue plutôt l’agrégation d’un nouvel écosystème : infrastructures critiques, cybersécurité, intégrité des données, fiabilité des modèles et assurance numérique.

Mais la direction est claire. Après avoir certifié les usines, les bâtiments et les chaînes d’approvisionnement, Bureau Veritas veut désormais certifier les décisions produites par les machines.