Cette course au financement fait apparaître un risque nouveau : les Big Tech pourraient progressivement entrer en concurrence avec les entreprises et les États pour attirer l’épargne mondiale.

La Banque centrale européenne surveille désormais ce phénomène. Elle ne considère pas que l’intelligence artificielle provoque aujourd’hui directement une hausse des taux souverains, mais identifie un possible effet d’éviction si les besoins de financement du secteur continuent d’exploser.

Pour les économies européennes déjà confrontées à une augmentation de leurs besoins d’emprunt, cette nouvelle demande de capitaux pourrait devenir un enjeu majeur.

L’essentiel à retenir

  • Les géants technologiques investissent massivement dans les infrastructures nécessaires à l’intelligence artificielle.
  • Les hyperscalers pourraient mobiliser plus de 1 000 milliards de dollars d’investissements d’ici 2028.
  • Environ 40 milliards d’euros d’obligations émises par ces groupes circulent déjà sur le marché européen.
  • Les Big Tech représentent désormais une part significative des nouvelles émissions obligataires d’entreprises en euros.
  • Cette demande supplémentaire de capitaux pourrait exercer une pression sur les rendements exigés par les investisseurs.
  • Les États pourraient indirectement subir cette concurrence lorsqu’ils cherchent eux aussi à financer leurs déficits.
  • À ce stade, il serait toutefois excessif d’affirmer que l’IA provoque directement la hausse des taux souverains.

Le développement de l’intelligence artificielle nécessite des capitaux gigantesques

L’économie de l’intelligence artificielle repose sur des infrastructures extrêmement coûteuses.

Construire des modèles toujours plus puissants nécessite des dizaines de milliers de processeurs spécialisés, des datacenters gigantesques, des réseaux électriques renforcés, du refroidissement, des connexions réseau et des capacités de stockage considérables.

Cette transformation explique pourquoi les investissements réalisés par Microsoft, Alphabet, Amazon, Meta ou Oracle atteignent désormais des niveaux rarement observés dans l’histoire du secteur technologique.

Entreprisma suit régulièrement cette course mondiale aux infrastructures d’intelligence artificielle, dont les conséquences dépassent désormais largement l'industrie technologique.

Selon une analyse publiée par la BCE, les dépenses d'investissement des principaux hyperscalers pourraient dépasser 1 000 milliards de dollars cumulés d'ici 2028.

Même pour des entreprises générant plusieurs dizaines de milliards de dollars de trésorerie chaque année, ces montants deviennent suffisamment importants pour nécessiter un recours croissant à la dette.

Les Big Tech empruntent désormais massivement sur les marchés obligataires

Pendant longtemps, les groupes technologiques américains disposaient de suffisamment de trésorerie pour financer une grande partie de leur croissance.

Le boom de l'intelligence artificielle change progressivement cette logique.

Les investissements sont tellement importants que les entreprises utilisent davantage les marchés obligataires pour compléter leurs ressources financières.

Et elles ne se financent plus uniquement en dollars.

Alphabet, Amazon, Meta, Microsoft et Oracle ont progressivement augmenté leurs émissions obligataires en euros.

Selon la BCE, environ 40 milliards d'euros d'obligations émises par les principaux hyperscalers sont actuellement en circulation sur le marché européen.

Ces émissions permettent aux groupes américains de diversifier leurs sources de financement tout en attirant des investisseurs européens à la recherche d'actifs particulièrement bien notés.

Pourquoi le marché européen attire les géants américains

Les investisseurs institutionnels européens constituent une source de financement particulièrement attractive.

Assureurs, fonds de pension, banques et gestionnaires d'actifs cherchent régulièrement des obligations offrant à la fois une maturité longue, un risque relativement limité et un rendement supérieur aux titres souverains les plus sûrs.

Les géants technologiques répondent précisément à ces critères.

Leur rentabilité élevée et leurs bilans solides leur permettent généralement d'obtenir d'excellentes notations financières.

Pour un investisseur, une obligation émise par Microsoft, Alphabet ou Amazon peut donc représenter une alternative intéressante à certaines obligations souveraines ou aux titres émis par d'autres grandes entreprises.

C'est ici que commence à apparaître un possible phénomène de concurrence entre émetteurs.

Le capital disponible n'est pas illimité

Les marchés financiers peuvent mobiliser des volumes considérables d'argent, mais les ressources des investisseurs ne sont pas infinies.

Un assureur ou un fonds de pension dispose d'un portefeuille dont la taille et la composition sont contraintes.

Chaque milliard investi dans une obligation émise par Amazon ou Alphabet est donc un milliard qui ne sera pas nécessairement investi ailleurs.

En économie, ce phénomène est parfois qualifié de crowding-out, ou effet d'éviction.

Lorsque plusieurs emprunteurs cherchent simultanément à attirer des capitaux, ils peuvent être amenés à proposer des rendements plus élevés pour convaincre les investisseurs.

Plus le rendement exigé augmente, plus le coût de financement augmente également.

Le boom de l'IA pourrait ainsi avoir une conséquence inattendue : faire progressivement monter le prix de l'argent pour d'autres acteurs de l'économie.

Les États pourraient eux aussi subir cette nouvelle concurrence

Les gouvernements européens doivent déjà emprunter massivement.

Ils financent leurs déficits budgétaires, les investissements dans la défense, la transition énergétique, les infrastructures publiques ou encore certaines politiques industrielles.

La France fait partie des pays particulièrement exposés à cette question en raison du poids de sa dette publique et de ses besoins réguliers de refinancement.

Entreprisma suit notamment les conséquences des décisions budgétaires et fiscales françaises pour les entreprises.

Dans ce contexte, l'arrivée de dizaines voire de centaines de milliards d'euros de nouvelles obligations technologiques pourrait progressivement modifier l'équilibre entre l'offre et la demande de capitaux.

Cela ne signifie pas qu'un investisseur considère une obligation Amazon et une obligation de l'État français comme parfaitement interchangeables.

Le niveau de risque, la liquidité, les règles prudentielles et les caractéristiques financières diffèrent.

Mais certains investisseurs institutionnels peuvent arbitrer entre plusieurs catégories d'actifs obligataires.

Une multiplication des obligations très bien notées émises par les géants technologiques augmente donc mécaniquement le nombre d'opportunités disponibles.

L'intelligence artificielle ne fait pas encore directement monter les taux souverains

Il faut néanmoins rester prudent.

La hausse des rendements obligataires observée dans plusieurs économies européennes ne peut pas être attribuée directement au développement de l'intelligence artificielle.

Les taux souverains dépendent de nombreux facteurs :

  • inflation ;
  • politique monétaire ;
  • déficits publics ;
  • niveau d'endettement ;
  • croissance économique ;
  • anticipations des investisseurs ;
  • risques géopolitiques ;
  • volume des émissions de dette publique.

Le financement de l'intelligence artificielle constitue pour l'instant une variable supplémentaire, et non la cause principale de la hausse du coût de la dette.

C'est précisément ce qui rend le signal de la BCE intéressant.

L'institution ne décrit pas une crise déjà installée. Elle observe l'apparition d'un nouvel acteur massif sur le marché mondial du financement.

Une bataille mondiale pour financer l'intelligence artificielle

Derrière cette évolution financière se trouve une bataille industrielle.

OpenAI, Anthropic, Google, Meta, Microsoft, Amazon ou encore xAI investissent massivement pour disposer des meilleures capacités de calcul.

Cette course oblige également les fournisseurs de cloud et de semi-conducteurs à multiplier leurs propres investissements.

L'écosystème présenté dans le pilier OpenAI d'Entreprisma illustre cette montée en puissance : le développement de modèles toujours plus performants nécessite désormais des infrastructures qui se comptent en dizaines de milliards de dollars.

L'intelligence artificielle devient donc progressivement une industrie extrêmement capitalistique.

À mesure que la compétition technologique s'intensifie, les besoins de financement devraient continuer d'augmenter.

L'IA entre en concurrence avec la transition énergétique, la défense et les infrastructures

La problématique dépasse même la dette publique.

Les économies occidentales doivent simultanément financer plusieurs transformations historiques.

Il faut investir dans :

  • l'intelligence artificielle ;
  • les datacenters ;
  • les réseaux électriques ;
  • la transition énergétique ;
  • les semi-conducteurs ;
  • la défense ;
  • les infrastructures ;
  • la réindustrialisation.

Toutes ces transformations cherchent à attirer les mêmes capitaux.

Une entreprise industrielle française qui souhaite financer une nouvelle usine peut donc évoluer dans un environnement où les investisseurs disposent d'un nombre croissant d'alternatives.

Si les besoins de financement mondiaux progressent plus rapidement que l'épargne disponible, le coût du capital pourrait rester structurellement plus élevé.

Les entreprises françaises pourraient être concernées avant même les États

Les premières victimes potentielles d'un effet d'éviction ne seront d'ailleurs pas nécessairement les gouvernements.

Les entreprises disposant d'une notation financière moins solide pourraient être davantage exposées.

Un investisseur préférera parfois acheter une obligation émise par une entreprise comme Microsoft plutôt qu'un titre plus risqué proposé par une entreprise européenne de taille intermédiaire.

Pour attirer les capitaux, cette dernière devra alors offrir un rendement supérieur.

Le phénomène pourrait donc progressivement renforcer l'écart de financement entre les entreprises les plus solides et les sociétés plus fragiles.

Pour les PME, ETI et entreprises fortement endettées, l'évolution générale du coût du capital reste ainsi un indicateur déterminant.

Le paradoxe économique du boom de l'intelligence artificielle

L'intelligence artificielle est régulièrement présentée comme une technologie capable d'accroître fortement la productivité mondiale.

Si ces gains se matérialisent, ils pourraient stimuler la croissance économique, augmenter les recettes fiscales et améliorer les capacités financières des entreprises.

Mais avant d'obtenir ces gains de productivité, il faut construire l'infrastructure.

Et cette infrastructure coûte extrêmement cher.

Le paradoxe est donc majeur : une technologie censée rendre l'économie plus productive pourrait d'abord contribuer à augmenter ses besoins de financement.

L'économie mondiale pourrait ainsi connaître une période durant laquelle plusieurs milliers de milliards de dollars devront être mobilisés avant que les bénéfices économiques de l'IA apparaissent pleinement.

Un nouvel indicateur à surveiller dans l'économie de l'IA

Pendant longtemps, les investisseurs suivaient principalement les performances des modèles, le nombre d'utilisateurs ou les revenus générés par les services d'intelligence artificielle.

Il faudra désormais surveiller également la dette.

Le niveau d'endettement des hyperscalers, leurs émissions obligataires, les spreads proposés aux investisseurs et la part des capitaux qu'ils captent pourraient devenir des indicateurs essentiels pour comprendre l'économie de l'IA.

Si les investissements continuent au rythme actuel, le financement de l'intelligence artificielle pourrait devenir l'un des principaux moteurs du marché obligataire mondial.

Et lorsque les géants technologiques empruntent plusieurs dizaines de milliards d'euros pour construire leurs infrastructures, la question n'est plus seulement technologique.

Elle devient macroéconomique.

Ce qu'il faut retenir

Le développement de l'intelligence artificielle entraîne une augmentation spectaculaire des besoins de financement des géants technologiques.

Pour construire les datacenters et infrastructures nécessaires à cette nouvelle économie, les hyperscalers empruntent désormais massivement sur les marchés obligataires américains mais aussi européens.

À court terme, cette évolution ne signifie pas que l'IA est responsable de la hausse du coût de la dette publique.

Mais elle crée un nouveau concurrent pour les capitaux disponibles.

Si les investissements dans l'intelligence artificielle continuent d'augmenter, les entreprises technologiques pourraient progressivement capter une part plus importante de l'épargne mondiale.

Dans une économie où les États doivent simultanément financer leurs déficits, leur défense, leurs infrastructures et leur transition énergétique, la bataille pour attirer les capitaux pourrait devenir l'un des effets économiques les plus inattendus du boom de l'IA.