Les retards de paiement entre entreprises atteignent un niveau particulièrement élevé en 2026. Pour René Hans, fondateur de Capital Initiative, le phénomène dépasse pourtant largement la question des délais de règlement. Derrière les factures payées trop tard, il voit des PME insuffisamment capitalisées, des trésoreries sous tension et un mécanisme de contamination qui peut faire tomber des entreprises encore viables. Entretien avec un entrepreneur qui défend depuis près de trente ans une autre approche du financement des PME.

Une entreprise peut avoir des clients, du travail, des salariés et un carnet de commandes correctement rempli.

Et pourtant manquer d’argent au point de ne plus pouvoir continuer.

C’est ce paradoxe que René Hans dit observer depuis des années auprès des dirigeants de petites et moyennes entreprises.

Une facture n’est pas réglée. La trésorerie se tend. L’entreprise commence à repousser certaines dépenses. Puis elle retarde à son tour le paiement de ses fournisseurs. Ces derniers se retrouvent alors confrontés au même problème.

Une difficulté individuelle devient progressivement un problème collectif.

En 2026, le retard moyen de paiement entre entreprises atteint 18,9 jours, contre 17,3 jours un an plus tôt, selon le baromètre du cabinet Arc réalisé par l’Ifop cité à l’occasion de notre entretien.

Mais pour René Hans, s’arrêter à ce chiffre reviendrait à observer le symptôme sans regarder ce qui le provoque.

« Les entreprises se financent les unes les autres. »

Derrière les retards de paiement, le fondateur de Capital Initiative décrit surtout une économie dans laquelle certaines PME commencent leur activité avec trop peu de fonds propres, obtiennent des financements insuffisants et disposent ensuite de très peu de marge de manœuvre lorsqu’un incident survient.

Son diagnostic est sévère : une PME peut être économiquement viable et pourtant mourir d’un problème de trésorerie.

Les retards de paiement ne seraient que la partie visible du problème

Le raisonnement de René Hans commence bien avant la première facture impayée.

À ses yeux, une partie des entrepreneurs créent leur activité avec des moyens financiers relativement faibles. Le chef d’entreprise investit une partie de son épargne, sollicite sa banque puis adapte parfois son projet au montant de financement qui lui est accordé.

René Hans prend l’exemple d’un investissement nécessitant 120 000 euros qui ne pourrait finalement être financé qu’à hauteur de 100 000 euros en raison du niveau d’apport disponible.

L’entreprise démarre alors avec une première fragilité : elle fonctionne, mais sans véritable coussin financier.

Le fondateur de Capital Initiative cite également une statistique qu’il attribue à la Banque de France selon laquelle une part importante des PME financées n’obtiendrait qu’une partie de leur besoin initial.

Pour lui, c’est le premier « trou dans la raquette ».

L’entreprise démarre, investit, embauche parfois, développe son chiffre d’affaires, mais conserve une structure financière qui peut devenir vulnérable au moindre accident.

Et cet accident peut être extrêmement banal.

Un client important paie avec plusieurs semaines de retard.

Quand une facture impayée devient un effet domino

C’est ici que commence ce que René Hans décrit comme une mécanique de transmission.

Une entreprise attend 50 000 euros d’un client.

L’argent n’arrive pas.

Pourtant, ses propres dépenses continuent : salaires, cotisations, loyers, carburant, fournisseurs, leasing, assurances ou remboursements bancaires.

Si sa trésorerie disponible ne suffit plus, plusieurs possibilités existent.

Elle peut solliciter sa banque.

Utiliser son découvert.

Retarder certains investissements.

Ou repousser à son tour le paiement de ses fournisseurs.

Le problème change alors d’entreprise.

Une entreprise A n’est pas payée. Elle retarde le règlement de l’entreprise B. B reporte à son tour celui de C. La même tension de trésorerie se propage progressivement dans toute la chaîne.

C’est cette mécanique qui explique pourquoi René Hans refuse de considérer le retard de paiement comme un simple problème administratif.

Pour lui, le crédit interentreprises est devenu dans certains cas un financement subi.

Les entreprises financent leurs clients.

Puis leurs fournisseurs les financent à leur tour.

Et les structures les plus petites sont souvent celles qui disposent du moins de réserves pour absorber le choc.

« Les PME deviennent les banques de leurs propres clients »

La formule résume l’une des convictions les plus fortes exprimées pendant notre échange.

Lorsqu’une entreprise accepte d’être payée plusieurs semaines après avoir livré un produit ou réalisé une prestation, elle avance une partie du financement nécessaire à son client.

Cela fait partie du fonctionnement normal de nombreuses relations commerciales.

Mais lorsque les délais s’allongent excessivement ou qu’un paiement n’arrive plus, le mécanisme peut devenir dangereux.

Selon le baromètre Arc/Ifop cité lors de l’entretien, 79 % des entreprises interrogées déclareraient allonger les délais accordés à leurs fournisseurs lorsqu’elles rencontrent elles-mêmes des tensions de trésorerie.

Ce comportement traduit exactement le phénomène décrit par René Hans.

Le besoin de financement n’est pas supprimé.

Il est transféré.

Et plus la chaîne comprend de petites entreprises disposant de peu de fonds propres, plus elle devient vulnérable.

Une entreprise peut tomber alors même que son activité existe encore

René Hans insiste régulièrement sur cette distinction.

Toutes les entreprises en difficulté ne sont pas des entreprises sans clients ou sans avenir.

Certaines travaillent encore.

Certaines disposent encore de commandes.

Certaines pourraient continuer à fonctionner si elles avaient accès à quelques dizaines de milliers d’euros supplémentaires au bon moment.

C’est précisément cette population qu’il estime insuffisamment prise en compte par le financement traditionnel.

René Hans évoque notamment les entreprises dont le bilan s’est détérioré.

Lorsqu’une société devient plus risquée aux yeux de sa banque, ses capacités de financement peuvent diminuer exactement au moment où son besoin de trésorerie augmente.

Il dit également constater des dénonciations de découverts autorisés auprès de certaines entreprises fragilisées.

Le paradoxe devient alors brutal : plus l’entreprise rencontre de difficultés, moins elle peut accéder facilement aux outils qui lui permettraient de les traverser.

Le cas des entreprises en plan de continuation

Cette situation devient encore plus visible lorsqu’une entreprise passe par une procédure collective.

René Hans évoque notamment les sociétés bénéficiant d’un plan de continuation après des difficultés importantes.

Pendant cette période, leur accès au financement bancaire peut devenir extrêmement limité.

Or l’activité, elle, continue.

Une entreprise de transport doit remplacer un camion.

Un artisan a besoin d’une nouvelle machine.

Un commerce doit financer un véhicule.

Un hôtel doit réaliser des travaux.

Le besoin économique existe toujours.

Mais le financement classique peut ne plus suivre.

C’est précisément à cet endroit que René Hans dit avoir voulu intervenir.

Capital Initiative : transformer un actif en trésorerie

Créée en 1997, Capital Initiative repose sur un mécanisme différent du crédit bancaire traditionnel.

Le principe est relativement simple.

Une entreprise possède un actif : une machine, un véhicule, du matériel ou éventuellement un bien immobilier.

Mais elle manque de trésorerie.

Capital Initiative peut alors acheter cet actif à l’entreprise.

La société reçoit immédiatement les liquidités issues de la cession.

Elle ne perd pourtant pas nécessairement l’usage du bien puisqu’elle peut ensuite le louer et continuer à l'utiliser dans son activité.

Lorsque sa situation financière s’est stabilisée, un rachat peut être envisagé selon les conditions prévues dans l’opération.

L’objectif est donc de transformer un actif immobilisé en trésorerie sans retirer immédiatement à l’entreprise son outil de travail.

Capital Initiative ne fonctionne ainsi pas comme une banque accordant simplement un nouveau crédit.

C’est précisément cette différence que René Hans revendique.

11 500 euros peuvent-ils sauver une entreprise ?

Parmi les nombreuses situations racontées pendant l’entretien, l’une d’elles illustre particulièrement bien son raisonnement.

Le montant en jeu : 11 500 euros.

René Hans évoque deux magasins Bureau Vallée situés à Morswiller et Belfort, alors engagés dans un plan de continuation.

Les entreprises avaient besoin d’un véhicule de livraison.

Un investissement banal pour une société en bonne santé.

Mais lorsqu’une entreprise sort d’une période de grandes difficultés financières, même quelques milliers d’euros peuvent devenir extrêmement compliqués à financer.

Capital Initiative serait alors intervenue pour financer le véhicule.

Selon René Hans, les magasins ont ensuite poursuivi leur activité, remboursé leur passif et quitté leur plan de continuation. Il évoque environ 25 emplois concernés.

L’exemple résume une grande partie de sa philosophie.

La question n’est pas uniquement de savoir si une entreprise est actuellement fragile.

Mais plutôt :

dispose-t-elle encore d’une activité suffisamment solide pour retrouver son équilibre si quelqu’un accepte de financer son besoin immédiat ?

Une machine, un camion ou une voiture peuvent décider de la suite

René Hans multiplie les exemples.

Il raconte le cas d’une entreprise de transport francilienne disposant de neuf camions. Certains véhicules arrivaient en fin de leasing et devaient être rachetés.

Sans financement, l’entreprise risquait de perdre une partie de sa flotte.

Mais moins de camions signifiait également moins de chiffre d’affaires potentiel, alors même que l’entreprise avait besoin de revenus pour retrouver son équilibre.

Capital Initiative serait intervenue pour financer le maintien de certains véhicules.

Le même raisonnement s’applique à une machine industrielle ou à un véhicule professionnel.

Ce qui ressemble à un simple actif comptable peut en réalité constituer l’outil qui permet à une entreprise de générer son prochain euro de chiffre d’affaires.

Quand l’administration devient elle-même un facteur de tension

René Hans ne réserve pas ses critiques au système bancaire.

Il se montre également particulièrement sévère envers certaines pratiques administratives.

Il raconte notamment le cas d’une entreprise de travaux publics de cinq salariés confrontée à un redressement fiscal envisagé d’environ 100 000 euros.

Selon son récit, il aurait fallu près de trois ans pour que la procédure aboutisse finalement à l’annulation du redressement.

Pendant cette période, un remboursement de TVA aurait été bloqué et l’entreprise aurait rencontré d’importantes difficultés de trésorerie.

Capital Initiative serait alors intervenue sur du matériel en leasing afin de lui permettre de poursuivre son activité.

Au-delà de ce dossier particulier, René Hans défend une conviction plus générale : l’administration peut parfois imposer des contraintes ou des investissements sans mesurer suffisamment leur financement concret par les petites entreprises.

Il cite également le cas d’un hôtel devant réaliser des travaux de mise aux normes.

Sur le principe, la nécessité des travaux n’est pas remise en question.

Mais René Hans pose une autre question : que se passe-t-il lorsque l'entreprise doit réaliser ces investissements sans pouvoir les financer ?

Une critique plus large de la politique économique française

Au fil de l’entretien, le discours dépasse progressivement les seuls retards de paiement.

René Hans parle de fiscalité.

De normes.

Du coût du travail.

De financement.

Et surtout de la manière dont les petites entreprises sont prises en compte dans les décisions publiques.

Il considère qu’une partie du débat économique français est trop souvent construite autour des grandes entreprises alors que l’immense majorité du tissu entrepreneurial est composée de petites structures.

Le dirigeant d’une entreprise de cinq salariés ne dispose pourtant ni de la même trésorerie, ni des mêmes capacités de négociation, ni du même accès au financement qu’un grand groupe.

Et c’est précisément cette différence que René Hans estime insuffisamment prise en compte.

Son discours est engagé et parfois sévère.

Mais il est cohérent avec le fil rouge de son parcours : une entreprise ne disparaît pas nécessairement parce qu’elle n’a plus de marché. Elle peut disparaître parce qu’au mauvais moment, personne n’accepte de financer son prochain véhicule, sa prochaine machine ou quelques semaines de besoin en fonds de roulement.

230 entreprises financées et un modèle que Capital Initiative veut déployer

René Hans présente Capital Initiative comme une entreprise à mission dans laquelle il intervient bénévolement et dans laquelle il dit avoir personnellement investi.

Selon les chiffres communiqués pendant l’entretien, environ 230 entreprises auraient déjà été accompagnées.

Près de 200 petits dirigeants auraient également apporté du capital au projet.

Mais l'ambition de René Hans dépasse désormais le seul fonctionnement actuel de Capital Initiative.

Il souhaite développer le dispositif dans différents territoires français, notamment à travers un système de franchises pouvant être exploité par d’anciens chefs d’entreprise.

L’idée est également humaine.

Faire intervenir des personnes ayant déjà dirigé une société et connaissant concrètement les difficultés auxquelles peuvent être confrontés les entrepreneurs.

Mobiliser l’épargne des Français pour financer les entreprises ?

René Hans ne considère toutefois pas Capital Initiative comme l’unique réponse possible au problème.

Il défend plus largement le développement de solutions alternatives de financement des PME.

Au cours de l’entretien, il évoque notamment des échanges avec Jacques Attali autour de l’idée d’un fonds citoyen ou d’un grand emprunt permettant de mobiliser une partie de l’épargne des Français pour financer directement les entreprises.

La proposition ouvre un débat beaucoup plus large.

La France dispose d'une épargne privée considérable.

Parallèlement, de nombreux dirigeants expliquent rencontrer des difficultés pour financer certains investissements, leur besoin en fonds de roulement ou leur rebond après une période difficile.

La question posée par René Hans est donc moins celle de l’existence de l’argent que celle de sa circulation.

Comment orienter davantage de capitaux vers les entreprises qui en ont besoin, au moment où elles en ont besoin ?

Derrière les retards de paiement, une question de survie économique

Le débat sur les délais de paiement pourrait sembler technique.

Il ne l’est pas.

Derrière une facture réglée trente jours trop tard, il peut y avoir une entreprise qui doit payer ses salariés.

Un artisan qui doit commander ses matériaux.

Un transporteur qui doit réparer son camion.

Un commerce qui doit renouveler son véhicule.

Ou un fournisseur qui attend lui-même d’être payé.

C’est précisément ce que René Hans veut remettre au centre du débat.

Le retard de paiement n’est pas seulement une ligne dans un tableau de trésorerie.

Il peut être le point de départ d’une réaction en chaîne.

« Je suis sur le terrain, il suffit de regarder pour comprendre. Les trésoreries sont plus tendues que jamais, le crédit fournisseurs s’allonge, les impayés s’accumulent et impactent les résultats. »

Derrière cette alerte se trouve finalement une conviction simple : le financement d’une entreprise ne doit pas être pensé uniquement lorsqu’elle va bien.

Le véritable enjeu consiste aussi à savoir comment accompagner une société lorsqu’elle traverse une difficulté temporaire sans que cette difficulté devienne irréversible.

Car quelques semaines de trésorerie, une machine ou 11 500 euros peuvent parfois représenter la frontière entre un accident de parcours et la disparition définitive d’une entreprise.