Liquidation de Ynsect : ce que révèlent les comptes sur les 148 millions d’euros publics
Présentée comme un futur champion mondial des protéines d’insectes, Ÿnsect devait incarner la réindustrialisation verte française. L’entreprise a finalement été liquidée le 1er décembre 2025 après avoir mobilisé 148 millions d’euros de financements publics. L’examen de ses comptes révèle une activité commerciale minuscule face aux pertes, près de 55 millions d’euros dépréciés aux Pays-Bas et des actifs dont la valeur de récupération reste inconnue.
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De symbole industriel à liquidation judiciaire
En mai 2021, trois membres du Gouvernement se déplacent à Poulainville, près d’Amiens, pour inaugurer le chantier d’Ynfarm. Le projet coche alors toutes les cases de la politique industrielle française : technologie de rupture, souveraineté alimentaire, décarbonation, emplois locaux et production à grande échelle.
Le communiqué publié par le ministère de l’Économie présente Ÿnsect comme un symbole de la réussite des start-up françaises et de la réindustrialisation.
Quelques mois plus tard, le ministère de l’Agriculture décrit une ferme verticale de 36 mètres de haut et 46 000 m², capable de produire à terme jusqu’à 200 000 tonnes d’ingrédients par an.
Les ambitions sociales sont tout aussi considérables : 500 emplois directs et indirects sont évoqués autour du projet.
De son côté, Ÿnsect annonce en novembre 2021 un portefeuille de contrats de 130 millions de dollars, plus de 300 brevets et 500 recrutements supplémentaires d’ici 2023.
Quatre ans plus tard, la société est liquidée.
Entre ces deux images — les ministres devant une usine présentée comme révolutionnaire, puis les derniers salariés devant un site à l’arrêt — se trouve l’un des échecs industriels les plus coûteux de la French Tech.
Mais raconter l’histoire de Ÿnsect comme celle de « 148 millions d’euros de subventions disparues » serait factuellement faux.
La réalité est plus complexe et, à certains égards, plus préoccupante : les financements publics sont identifiés globalement, mais leur utilisation, leurs conditions et leur récupération ne peuvent pas être rapprochées dans un document unique.
Combien d’argent public Ÿnsect a-t-elle réellement reçu ?
Le chiffre officiel apparaît clairement le 4 février 2026. Interrogé au Sénat, le ministre de l’Économie Roland Lescure confirme que les financements publics accordés à Ÿnsect entre 2012 et 2025 représentent environ 148 millions d’euros.
Le compte rendu officiel de la séance du Sénat précise que le soutien a été accordé sous plusieurs formes, notamment des subventions et des prises de participation réalisées par Bpifrance.
La ventilation la plus précise communiquée par Bercy et relayée par l’AFP distingue :
| Financement public identifié | Montant approximatif | Nature |
|---|---|---|
| Subventions PIA et France 2030 | 8 M€ | Aides budgétaires |
| Fonds propres et obligations convertibles | 76 M€ | Investissements à risque et dette convertible |
| Sous-total publiquement ventilé | 84 M€ | |
| Total annoncé par le Gouvernement | 148 M€ | Ensemble des financements publics |
| Différence non ventilée dans le détail public trouvé | Environ 64 M€ | Périmètre à clarifier |
Cette différence d’environ 64 millions d’euros ne prouve aucune disparition. Elle peut intégrer d’autres dispositifs, organismes ou périodes, des financements européens ou territoriaux et des instruments comptabilisés selon un périmètre différent.
Elle met néanmoins en évidence une faille de transparence : aucun tableau public trouvé ne permet de connaître, pour chacune des opérations :
- la date de décision ;
- le financeur public ;
- le montant engagé ;
- le montant effectivement décaissé ;
- la nature de l’instrument ;
- les conditions et objectifs associés ;
- le rang de remboursement ;
- la valeur aujourd’hui récupérable.
Pourquoi parler de « financements publics » et non de « subventions »
Une subvention et une prise de participation ne produisent pas le même risque pour les finances publiques.
- Une subvention finance un projet sans donner de part de capital en retour. Elle peut néanmoins être conditionnée à des dépenses ou à des objectifs.
- Une prise de participation donne à l’investisseur public des actions dont la valeur peut augmenter, diminuer ou tomber à zéro.
- Une obligation convertible est une créance susceptible d’être transformée en actions. Sa récupération dépend du contrat, des sûretés et de son rang dans la procédure collective.
- Un investissement immobilier laisse subsister un bâtiment ou un terrain pouvant éventuellement être loué, transformé ou vendu.
- Une garantie publique ne devient une perte que si elle est appelée.
Affirmer que l’État a perdu 148 millions d’euros reviendrait donc à confondre le financement brut avec la perte nette finale.
Cette perte ne pourra être calculée qu’après la vente des actifs et la clôture des opérations de liquidation.Les comptes 2023 révèlent le véritable niveau d’activité
Le document le plus éclairant n’est pas un discours politique. Il s’agit des comptes sociaux 2023 d’Ÿnsect, approuvés le 1er août 2025 et déposés en septembre 2025.
Ils dévoilent une entreprise encore dimensionnée comme une future multinationale industrielle, mais dont l’activité commerciale effective reste extrêmement réduite.
Seulement 656 257 euros de ventes de biens
Ÿnsect affiche 5 786 522 euros de chiffre d’affaires en 2023. Ce montant est déjà faible au regard des centaines de millions d’euros mobilisés. Sa composition l’est davantage encore.
| Composition du chiffre d’affaires 2023 | Montant | Part du chiffre d’affaires |
|---|---|---|
| Ventes de biens | 656 257 € | 11,34 % |
| Prestations de services | 5 130 265 € | 88,66 % |
| Dont refacturation à la SCI Vertycal | 4 343 594 € | 75,06 % |
| Total | 5 786 522 € | 100 % |
Les comptes expliquent que 4,34 millions d’euros correspondent à la refacturation à la SCI Vertycal de dépenses liées au projet de construction de l’usine d’Amiens. Ÿnsect détient 51 % de cette société immobilière.
Cette opération n’est pas une irrégularité en elle-même : il est logique que le propriétaire juridique d’un bâtiment supporte les dépenses relevant de sa construction.
Mais elle transforme la lecture économique du chiffre d’affaires.
En 2023, trois quarts du chiffre d’affaires déclaré par Ÿnsect provenaient du projet immobilier conduit avec une partie liée. Seulement 11,34 % provenaient de ventes de produits.
Autrement dit, le chiffre d’affaires de 5,79 millions d’euros ne mesure pas réellement la traction commerciale des protéines, huiles ou engrais que la ferme verticale devait produire.
Une perte égale à près de quatorze fois le chiffre d’affaires
En 2023, Ÿnsect enregistre :
- 79,69 millions d’euros de perte nette ;
- 25,10 millions d’euros de charges de personnel ;
- 31,09 millions d’euros d’achats et charges externes ;
- 98,85 millions d’euros de charges totales ;
- un effectif moyen de 279 salariés, dont 157 cadres et seulement 22 ouvriers.
La perte représente 13,77 fois le chiffre d’affaires annuel. Les charges de personnel correspondent à 433,7 % du chiffre d’affaires.
Ces ratios ne suffisent pas à prouver une mauvaise gestion. Une entreprise industrielle peut perdre beaucoup d’argent pendant la construction d’une usine.
Ils montrent cependant que l’équilibre du projet dépendait entièrement d’une montée en cadence rapide, d’une conversion massive des contrats annoncés et de nouvelles levées de fonds.
Or cette bascule n’a jamais eu lieu.
Près de 235 millions d’euros de pertes en quatre ans
| Exercice | Chiffre d’affaires | Résultat net | Trésorerie en fin d’exercice | Dette financière |
|---|---|---|---|---|
| 2020 | 10,5 M€ | –29,6 M€ | 60,4 M€ | 6,5 M€ |
| 2021 | 17,8 M€ | –36,0 M€ | 94,9 M€ | 33,6 M€ |
| 2022 | 3,23 M€ | –89,7 M€ | 45,5 M€ | 128 M€ |
| 2023 | 5,79 M€ | –79,7 M€ | 19,5 M€ | 232,7 M€ |
La somme simple des pertes nettes d’Ÿnsect SA entre 2020 et 2023 atteint environ 235 millions d’euros.
Il ne s’agit pas d’un résultat consolidé de groupe, ni d’une mesure de la perte publique. La trajectoire reste néanmoins spectaculaire :
- le chiffre d’affaires recule fortement après 2021 ;
- la trésorerie est divisée par près de cinq entre 2021 et 2023 ;
- la dette financière est multipliée par plus de sept entre 2021 et 2023 ;
- les pertes restent proches de 80 à 90 millions d’euros par an.
Cette trajectoire est typique d’une entreprise industrielle ayant construit ses capacités avant d’avoir démontré son économie unitaire et son marché à grande échelle.
232,7 millions d’euros de dette : la fuite en avant financière
À la fin de 2023, la dette financière d’Ÿnsect atteint 232,66 millions d’euros :
| Dette financière | Montant |
|---|---|
| Obligations convertibles | 163,07 M€ |
| Dettes bancaires | 69,32 M€ |
| Autres dettes financières | Environ 0,27 M€ |
| Total | 232,66 M€ |
Durant l’exercice, l’entreprise reçoit environ 106,9 millions d’euros au titre d’une nouvelle série d’obligations convertibles.
La société ne finance donc plus son développement par ses ventes, mais par la capacité de ses investisseurs à remettre continuellement du capital.
La trésorerie tombe pourtant à 19,49 millions d’euros fin 2023, contre 45,46 millions un an plus tôt.
Le mécanisme devient alors évident :
- les ventes ne couvrent pas la structure de coûts ;
- l’usine nécessite encore des investissements ;
- les pertes réduisent rapidement la trésorerie ;
- de nouvelles obligations convertibles sont émises ;
- la survie dépend du prochain tour de financement ;
- lorsque les investisseurs privés cessent de suivre, le financement public s’arrête également.
Roland Lescure a confirmé au Sénat que l’intervention publique avait cessé lorsque les investisseurs privés n’avaient plus souhaité financer le projet.
Cette politique de co-investissement peut être défendue : elle empêche l’État de soutenir seul une entreprise rejetée par le marché.
Mais elle pose une question de gouvernance :
Les nouveaux financements ont-ils été déclenchés sur la base d’objectifs industriels réellement atteints, ou parce qu’un arrêt immédiat aurait cristallisé les pertes précédentes ?
Le trou néerlandais : 54,99 millions d’euros dépréciés
La croissance externe constitue l’un des épisodes les moins documentés du dossier.
Ÿnsect avait acquis Protifarm, un producteur néerlandais d’ingrédients à base d’insectes. Après l’arrêt de cette activité, les comptes 2023 enregistrent :
- 14,25 millions d’euros de dépréciation sur les titres de participation ;
- 40,74 millions d’euros de dépréciation sur un compte courant et des créances ;
- soit 54,99 millions d’euros au total.
Cette dépréciation équivaut à 9,5 fois le chiffre d’affaires annuel 2023 d’Ÿnsect SA.
Une dépréciation n’est pas la preuve qu’une somme équivalente d’argent public a été directement transférée aux Pays-Bas. Elle indique que des actifs et créances précédemment inscrits au bilan ont perdu leur valeur comptable.
Elle déclenche néanmoins plusieurs questions majeures :
- quel prix a réellement été payé pour Protifarm ?
- combien de capitaux supplémentaires ont été injectés après l’acquisition ?
- quelles hypothèses commerciales justifiaient la valorisation initiale ?
- quelle due diligence industrielle et financière avait été réalisée ?
- quand Bpifrance et les autres administrateurs ont-ils été alertés ?
- quel produit a été récupéré lors de l’arrêt ou de la vente des actifs ?
La question écrite n° 11974 du député François Ruffin évoque un coût réel de 42 millions d’euros, contre une estimation initiale de 14 millions.
À la date de cette enquête, la page ne publie pas de réponse gouvernementale ni les pièces primaires permettant de confirmer ce rapprochement.
Cette affirmation doit donc rester au conditionnel.
Une question parlementaire signale un sujet d’intérêt public ; elle ne remplace pas une preuve comptable ou judiciaire.Des comptes qu’il était impossible de certifier
Les rapports joints aux comptes 2023 comportent une conclusion exceptionnelle : Grant Thornton et EXCO Nexiom déclarent une impossibilité de certifier.
Les commissaires aux comptes expliquent ne pas avoir pu recueillir les éléments probants suffisants leur permettant d’exprimer une opinion, notamment dans le contexte du redressement judiciaire et des incertitudes affectant la valeur des actifs et des passifs.
Cette formulation ne signifie pas que les auditeurs ont découvert une fraude. Elle signifie qu’ils ne disposent pas d’un niveau de preuve suffisant pour certifier que les comptes donnent une image régulière et fidèle de la situation.
La différence est fondamentale, mais elle ne rend pas la situation anodine.
Fin 2023, le bilan comporte notamment :
- 54,21 millions d’euros d’immobilisations incorporelles en cours ;
- 162,85 millions d’euros d’immobilisations corporelles en cours ;
- 235,39 millions d’euros d’actifs immobilisés au total.
Dans une entreprise industrielle en activité, une usine, des logiciels, des brevets et des équipements peuvent justifier une forte valeur comptable.
Dans une entreprise liquidée dont l’outil n’a pas atteint sa cadence, la valeur de revente peut être très inférieure.
Or c’est précisément cette valeur récupérable qui déterminera une partie de la perte finale.
Les comptes 2023 ont malgré tout été approuvés le 1er août 2025, alors que l’entreprise se trouvait déjà en redressement judiciaire :
- 2 056 196 voix pour ;
- 85 212 voix contre ;
- 16 151 abstentions.
Les actionnaires ont également donné quitus aux dirigeants.
Les procès-verbaux détaillés, la position de chaque administrateur et les éventuelles réserves de Bpifrance ne sont pas publics.
Promesses industrielles et résultats : l’écart documenté
Comparer une ambition à un résultat exige de conserver les mêmes périmètres.
Les 500 emplois « directs et indirects » ne correspondent pas aux seuls salariés d’Ÿnsect. Une capacité maximale ne correspond pas non plus à une production effective.
Ces précautions prises, l’écart reste considérable.
| Indicateur | Promesse ou communication | Résultat documenté |
|---|---|---|
| Capacité d’Amiens | Jusqu’à 200 000 tonnes d’ingrédients par an | Aucune cadence finale publique trouvée |
| Démarrage | Production annoncée à partir de 2022 | Sauvegarde en septembre 2024, liquidation en décembre 2025 |
| Emplois | 500 emplois directs et indirects | 279 salariés moyens en 2023 ; 43 restants à la liquidation |
| Recrutements | 500 recrutements annoncés d’ici 2023 | Plan social portant finalement sur 111 suppressions |
| Contrats | Portefeuille de 130 M$ annoncé en 2021 | 656 257 € de ventes de biens en 2023 |
| Europe | Plus de 1 500 tonnes de protéines par mois visées par FARMYNG | Aucun rapport final public trouvé démontrant l’objectif |
| Environnement | Usine présentée comme « carbone négatif » | Aucun bilan ex post audité publiquement trouvé |
Le projet européen FARMYNG illustre ce déficit de suivi.
La base officielle CORDIS indique un coût total de 47,29 millions d’euros et une contribution européenne de 19,63 millions pour le consortium, dont 16,06 millions attribués à Ÿnsect.
Le projet devait démontrer une production mensuelle supérieure à 1 500 tonnes de protéines et 400 tonnes d’huile.
Pourtant, la page publique consacrée aux résultats du projet ne présente qu’un rapport périodique couvrant une partie de la période.
Aucun rapport final public détaillant les volumes réellement obtenus n’a été trouvé, alors que le projet est désormais indiqué comme clôturé.
Le problème dépasse donc Ÿnsect :
L’argent public finance des indicateurs d’entrée, mais les administrations ne publient pas systématiquement les indicateurs de sortie correspondants.
Pourquoi le modèle industriel de Ÿnsect a-t-il échoué ?
Il serait trop simple d’attribuer la liquidation à une seule erreur, à un dirigeant ou à la hausse de l’énergie.
Les documents dessinent une combinaison de risques.
Une gigafactory construite avant la validation du marché
Ÿnsect a engagé une infrastructure extrêmement capitalistique avant de démontrer qu’elle pouvait produire régulièrement, au bon coût et pour des clients capables d’absorber les volumes.
Devant la commission d’enquête de l’Assemblée nationale, le directeur général de Bpifrance Nicolas Dufourcq résume rétrospectivement le pari :
« Il fallait prendre le risque d’Ÿnsect. »
Le compte rendu officiel de son audition du 9 avril 2026 montre toutefois qu’il considère désormais que l’architecture verticale n’était probablement pas adaptée et que le choix de l’insecte pouvait être discuté.
L’enjeu n’était donc pas seulement financier.
La technologie, l’espèce élevée, l’architecture du site et la stratégie de passage à l’échelle comportaient simultanément des risques majeurs.
Une économie unitaire défavorable
Une revue scientifique publiée en 2024 conclut que les protéines d’insectes restent plusieurs fois plus coûteuses que les protéines issues du soja ou du poisson.
Les effets d’échelle sont limités par :
- la température nécessaire à l’élevage ;
- l’énergie consommée par les procédés ;
- l’alimentation des insectes ;
- le traitement sanitaire ;
- la transformation et le séchage ;
- la standardisation de la qualité ;
- les contraintes réglementaires sur les substrats.
Le marché adressé par Ÿnsect devait donc accepter un produit plus cher que les matières premières de référence, en échange d’avantages environnementaux, nutritionnels ou stratégiques.
Cette prime de valeur pouvait exister sur certaines niches — alimentation animale premium, animaux de compagnie, fertilisants spécialisés — mais pas nécessairement pour absorber la capacité d’une usine géante.
Le coût de l’énergie
Le Gouvernement évoque la pandémie, la guerre en Ukraine et la flambée des prix de l’énergie.
Pour une ferme verticale automatisée devant maintenir des conditions biologiques précises, ce choc a incontestablement détérioré l’économie du projet.
Une étude publiée dans Global Sustainability souligne le poids énergétique de l’élevage et surtout des opérations de transformation.
Le choc énergétique est donc une explication crédible, mais incomplète. Il n’explique pas à lui seul la faiblesse des ventes de biens, les pertes néerlandaises ou l’absence de montée en cadence documentée.
Des contrats annoncés mais insuffisamment convertis
Un portefeuille de contrats ne constitue pas toujours un carnet de commandes ferme.
Dans les start-up industrielles, les communications peuvent agréger :
- des commandes fermes ;
- des accords-cadres ;
- des options ;
- des lettres d’intention ;
- des volumes conditionnés à une certification ;
- des contrats résiliables en cas de retard.
Sans publication de leur nature, les 130 millions de dollars annoncés en 2021 ne permettent pas d’évaluer la demande certaine.
Le chiffre de 656 257 euros de ventes de biens en 2023 montre, en revanche, que ces annonces ne s’étaient pas transformées en revenus à l’échelle attendue.
La dépendance au capital externe
Ÿnsect ne pouvait survivre que tant que les investisseurs acceptaient de refinancer les pertes et la construction.
Ce mécanisme a produit une forme de risque d’escalade d’engagement : plus les sommes investies sont importantes, plus l’abandon devient politiquement et financièrement difficile.
L’investisseur n’évalue plus seulement le prochain euro au regard de sa rentabilité future. Il cherche aussi à éviter que l’arrêt du financement rende immédiatement visibles les pertes précédentes.
Ce phénomène est l’une des grandes vulnérabilités du financement des deeptech.
Entreprisma l’a également observé dans la liquidation de Limatech, où une technologie certifiée n’a pas suffi à financer le temps séparant l’innovation des commandes industrielles.
Bpifrance pouvait-elle empêcher le naufrage ?
La réponse honnête est nuancée.
Selon la décision de la cour administrative d’appel de Versailles du 18 mars 2026, Bpifrance détenait 13,6 % du capital en juin 2024. Astanor était le premier actionnaire cité avec 22,8 %.
Aucun investisseur ne contrôlait seul l’entreprise.
Bpifrance ne dirigeait donc pas opérationnellement Ÿnsect. Elle ne décidait pas seule de l’usine, des acquisitions ou des recrutements.
Mais elle n’était pas non plus un financeur extérieur dépourvu d’information.
Le registre de la société fait apparaître Bpifrance Investissement dans la gouvernance depuis 2017 et Bpifrance Participations comme administrateur à partir de 2023.
La question centrale n’est donc pas : « Bpifrance contrôlait-elle Ÿnsect ? » La réponse est non.
La véritable question est :
Quels indicateurs Bpifrance recevait-elle, quelles alertes avait-elle identifiées et quelles conditions a-t-elle imposées avant chaque réinvestissement ?
Les documents nécessaires ne sont pas publics :
- rapports présentés au conseil ;
- coûts réels par tonne ;
- taux de rendement biologique ;
- consommation énergétique ;
- disponibilité des lignes ;
- écarts entre budget et réalisation ;
- état des commandes fermes ;
- due diligence sur Protifarm ;
- conditions des obligations convertibles ;
- votes des administrateurs publics.
Cette absence de documentation est d’autant plus importante que Bpifrance joue un rôle structurant dans le financement des start-up françaises.
L’établissement doit accepter le risque technologique. Mais plus son intervention devient stratégique, plus sa méthode de contrôle doit être publiquement évaluable après un échec.
Où sont l’usine, les brevets et les autres actifs ?
Dire que tout a disparu serait inexact.
Une partie des ressources a été transformée en actifs matériels ou immatériels. Leur valeur économique reste toutefois incertaine.
L’usine d’Amiens appartient à la SCI Vertycal
Le terrain et l’ensemble immobilier de Poulainville sont portés par la SCI Vertycal, créée en 2020.
Ÿnsect en détient 51 %. La Banque des Territoires confirme avoir investi à ses côtés.
Les comptes d’Ÿnsect font apparaître :
- 7,43 millions d’euros de participation dans Vertycal ;
- 25 millions d’euros d’avances ;
- 4,34 millions d’euros de refacturation de coûts de construction en 2023.
La SCI a obtenu en mars 2026 un plan de sauvegarde sur dix ans. L’immeuble n’a donc pas été automatiquement liquidé avec Ÿnsect SA.
Sa valeur réelle dépend désormais de questions très concrètes :
- la ferme verticale peut-elle être exploitée par un autre producteur ?
- combien coûterait sa transformation en entrepôt, usine ou centre de données ?
- quelles hypothèques et sûretés doivent être remboursées ?
- quels équipements sont incorporés au bâtiment ?
- le site présente-t-il des coûts de remise en état ?
- quel loyer ou prix un repreneur accepterait-il ?
Le site est répertorié par Géorisques comme installation classée autorisée, non-Seveso et « en fin d’exploitation ».
La dernière inspection mentionnée date du 19 novembre 2025.
Dole repris par Keprea : des conditions encore incomplètes
L’activité de Dole a fait l’objet d’un plan de cession à Keprea le 16 juin 2025.
La question parlementaire de François Ruffin avance :
- un prix de 75 000 euros pour des actifs évalués à 818 000 euros ;
- la reprise de 13 emplois sur 37 ;
- l’existence d’un contrat de sous-traitance temporaire de 30 000 euros par semaine avec Ÿnsect ;
- une détention indirecte de 25 % par Antoine Hubert.
Ces éléments soulèvent de véritables questions, mais ne peuvent être présentés comme définitivement établis tant que ne sont pas publiés :
- le jugement complet arrêtant la cession ;
- l’offre de Keprea ;
- le rapport de l’administrateur ;
- l’inventaire des actifs ;
- le contrat de sous-traitance ;
- la table de capitalisation du repreneur ;
- les engagements précis de maintien de l’emploi.
La faiblesse d’un prix de cession ne prouve pas automatiquement une opération anormale.
Dans une procédure collective, un actif spécialisé peut valoir beaucoup moins que sa valeur comptable si peu de repreneurs sont capables de l’exploiter.
La transparence reste néanmoins indispensable dès lors que ces actifs ont été développés avec un soutien public massif.
Les brevets et marques ont été proposés à la vente
En décembre 2025, une première annonce de cession d’actifs est publiée sous la référence du dossier du liquidateur. Elle porte sur des actifs corporels et incorporels.
En février 2026, une nouvelle annonce vise spécifiquement les brevets et les marques, avec une date limite de dépôt des offres au 31 mars.
À la date de publication de cette enquête, aucun document public trouvé ne précise :
- l’identité de l’acquéreur final ;
- le nombre exact de brevets encore actifs ;
- leur couverture géographique ;
- le prix obtenu ;
- le sort des équipements ;
- la somme distribuable aux créanciers.
Une mise en vente ne doit donc pas être confondue avec une vente conclue.
Combien d’emplois ont réellement été perdus ?
La décision de la cour administrative d’appel de Versailles reconstitue une partie du plan social.
Le projet initial portait sur 138 suppressions de postes, ramenées à 111.
Seulement sept possibilités de reclassement interne ont été identifiées. Treize salariés ont contesté l’homologation du plan de sauvegarde de l’emploi avant d’être déboutés en mars 2026.
Au moment de la liquidation du 1er décembre 2025, 43 salariés restaient dans l’entreprise.
Il serait toutefois trompeur de comparer directement ces 43 personnes aux 500 emplois directs et indirects annoncés en 2021 :
- les 500 incluaient des emplois indirects ;
- les 279 salariés moyens de 2023 concernaient Ÿnsect SA ;
- le plan social et les cessions successives utilisent des périmètres différents.
La tendance ne fait cependant aucun doute : le projet n’a pas généré durablement l’activité et les emplois annoncés.
La cour précise également que l’administrateur a sollicité les actionnaires, dont Bpifrance, le 19 mai 2025 afin de financer le plan social.
Il reste à connaître la contribution finale de chacun et la part éventuellement supportée par les mécanismes de garantie des salaires.
Les 148 millions d’euros ont-ils été perdus ?
La liquidation permet de constater un échec économique. Elle ne suffit pas à calculer la perte publique.
Ce qui peut déjà être considéré comme fortement dégradé
- la valeur des actions détenues par les investisseurs ;
- certaines obligations convertibles, selon leur rang et les actifs disponibles ;
- les 54,99 millions d’euros dépréciés aux Pays-Bas ;
- une partie des coûts de recherche et d’industrialisation sans débouché ;
- les emplois et objectifs de production non atteints.
Ce qui peut encore produire une récupération
- la participation de 51 % dans la SCI Vertycal ;
- le terrain et l’immeuble, après remboursement des créanciers prioritaires ;
- les équipements cessibles ;
- les marques, brevets et noms de domaine ;
- les créances encore recouvrables ;
- les activités cédées ;
- d’éventuelles clauses de remboursement ou garanties.
Ce qui reste totalement inconnu
- la ventilation exhaustive des 148 millions d’euros ;
- le montant public réellement décaissé par instrument ;
- la part de la Commission européenne et des collectivités incluse dans ce total ;
- le rang des créances publiques ;
- les prix finaux de cession ;
- le montant récupéré par Bpifrance ;
- les éventuels recouvrements de subventions ;
- la perte nette définitive pour le contribuable.
Le titre spectaculaire « 148 millions d’euros partis en fumée » est efficace sur les réseaux sociaux, mais financièrement prématuré.
Ÿnsect n’est pas un cas isolé : la politique industrielle doit apprendre à sortir des échecs
La chute d’Ÿnsect s’inscrit dans une séquence plus large.
La hausse des faillites d’entreprises en France touche désormais aussi des PME, ETI et projets industriels ayant reçu des financements publics.Trois cas permettent de distinguer les scénarios.
Limatech : la technologie validée, mais aucun financement du temps commercial
Limatech disposait d’une batterie aéronautique certifiée et testée en vol.
Sa liquidation montre qu’une innovation peut être techniquement viable tout en mourant avant les commandes de série.
Le problème principal était la « vallée de la mort » entre certification et revenus.
Innovafeed : la filière insectes peut-elle prouver son économie ?
Innovafeed a levé 51 millions d’euros tout en prévoyant environ 60 suppressions de postes.L’entreprise affirme avoir mieux maîtrisé son passage à l’échelle qu’Ÿnsect, notamment grâce à un autre insecte, une architecture différente et une production déjà réalisée.
Mais son défi est désormais identique : transformer la capacité industrielle en revenus suffisants pour couvrir ses coûts.
La disparition d’Ÿnsect ne valide pas automatiquement le modèle d’Innovafeed ; elle lui impose au contraire un niveau de preuve supérieur.
McPhy : un actif peut survivre à la défaillance de l’entreprise
Dans l’hydrogène, McPhy avait annoncé une aide publique pouvant atteindre 114 millions d’euros pour sa gigafactory de Belfort.
Le communiqué de lancement du projet précisait néanmoins que seuls 28,5 millions correspondaient à un premier versement, le reste dépendant de dépenses et de jalons.
Après la défaillance, John Cockerill a repris l’usine, la propriété intellectuelle et 51 emplois en France.
En juillet 2026, le groupe a annoncé une première production sur le site.
McPhy ne constitue pas nécessairement une réussite financière pour l’État. Le cas démontre cependant qu’un échec capitalistique peut préserver une capacité industrielle stratégique lorsque la reprise des actifs est préparée.
Ce que l’État devrait changer après Ÿnsect
Le débat sur les 187 milliards d’euros d’aides aux entreprises montre que le problème est national.
Les pouvoirs publics disposent de milliers de dispositifs, mais ne publient pas un système unifié de suivi.
Le rapport sénatorial de 2025 sur les aides publiques aux entreprises a lui-même souligné les difficultés rencontrées pour obtenir des données exhaustives et comparables.
Le dossier Ÿnsect permet de formuler sept réformes opérationnelles.
Créer un identifiant public unique par financement
Chaque subvention, prêt, garantie, obligation ou investissement devrait recevoir un identifiant commun utilisable dans :
- les bases de l’État ;
- les comptes de l’entreprise ;
- les rapports de Bpifrance ;
- les données européennes ;
- les décisions des collectivités ;
- les procédures collectives.
Publier les décaissements, pas seulement les annonces
Le montant maximal d’un programme ne correspond pas au montant versé.
Chaque fiche devrait distinguer :
- montant autorisé ;
- montant contractualisé ;
- montant décaissé ;
- montant remboursé ;
- montant déprécié ;
- valeur récupérée.
Imposer des indicateurs industriels homogènes
Pour une usine, les indicateurs devraient inclure :
- production mensuelle réelle ;
- taux d’utilisation ;
- rendement ;
- coût complet par tonne ;
- consommation énergétique ;
- taux de rebut ;
- revenus issus de produits livrés ;
- emplois directs effectivement créés.
Conditionner les financements à des preuves de marché
Une lettre d’intention ne devrait pas être valorisée comme une commande ferme.
Les financeurs devraient publier la part du carnet de commandes constituée de contrats juridiquement engageants et les conditions de résiliation.
Organiser un audit indépendant avant la gigafactory
Le passage d’un démonstrateur à une usine de plusieurs centaines de millions doit faire l’objet d’un audit indépendant du :
- choix technologique ;
- dimensionnement ;
- risque énergétique ;
- coût de production ;
- marché réellement accessible ;
- scénario de reconversion du site.
Préparer la récupération avant l’échec
La propriété intellectuelle, les équipements et le foncier doivent être cartographiés dès l’investissement.
Un plan de cession ou de reconversion doit pouvoir être activé avant que la trésorerie ne disparaisse.
Publier un rapport de clôture
Après chaque liquidation significative, l’État devrait publier sous douze mois :
- la totalité de ses engagements ;
- les objectifs atteints ou manqués ;
- les actifs conservés en France ;
- les emplois maintenus ;
- les sommes récupérées ;
- la perte nette ;
- les leçons intégrées aux futurs investissements.
Le risque zéro n’existe pas dans l’innovation.
L’absence de retour d’expérience public, elle, est un choix.
Les questions auxquelles Bercy, Bpifrance et les anciens dirigeants doivent répondre
- Comment se décomposent exactement les 148 millions d’euros de financements publics ?
- Quelle somme a réellement été décaissée par Bpifrance en capital et obligations convertibles ?
- Quelle valeur de récupération Bpifrance estime-t-elle aujourd’hui ?
- Quels volumes mensuels ont réellement été produits et vendus à Amiens ?
- Quelle part des 130 millions de dollars de contrats annoncés était constituée de commandes fermes ?
- Pourquoi les ventes de biens ne représentaient-elles que 656 257 euros en 2023 ?
- Quelle due diligence a précédé l’acquisition de Protifarm ?
- Pourquoi 54,99 millions d’euros ont-ils dû être dépréciés aux Pays-Bas ?
- Quels indicateurs et alertes étaient présentés au conseil d’administration ?
- Combien vaut aujourd’hui la participation dans la SCI Vertycal ?
- À quels prix les brevets, marques et équipements ont-ils été ou seront-ils cédés ?
- Quelle sera la perte nette finale pour chaque financeur public ?
Tant que ces réponses ne sont pas publiées, le débat restera enfermé entre deux récits incomplets : celui d’une « gabegie » dont tout l’argent aurait disparu et celui d’un risque industriel normal ne nécessitant aucun compte rendu supplémentaire.
Conclusion : l’innovation autorise l’échec, pas l’opacité
Ÿnsect représentait un pari industriel légitime : faire émerger en France une nouvelle source de protéines, réduire certaines importations et créer une filière technologique.
L’État doit pouvoir prendre ce type de risque. Refuser tout échec reviendrait à financer uniquement des activités déjà éprouvées, là où l’investissement privé intervient naturellement.
Mais accepter le risque ne signifie pas renoncer au contrôle.
Les comptes montrent une entreprise qui, en 2023, ne vendait que 656 257 euros de biens, perdait près de 80 millions d’euros par an et portait plus de 232 millions de dette financière.
Ils montrent 54,99 millions d’euros dépréciés aux Pays-Bas et des valeurs d’actifs que les commissaires aux comptes n’ont pas pu certifier.
Ils ne montrent pas :
- la ventilation complète des 148 millions d’euros publics ;
- le niveau de production réellement atteint ;
- la valeur des contrats annoncés ;
- la position de chaque administrateur ;
- la récupération finale des actifs.
Le naufrage industriel est documenté. Le naufrage financier public ne pourra être chiffré qu’au moment où l’État publiera enfin son grand livre : ce qu’il a versé, ce qu’il a récupéré et les contrôles qu’il a réellement exercés.
Cette transparence ne condamnerait pas la politique d’innovation.
Elle lui permettrait de devenir plus exigeante, plus mature et plus crédible.
Méthodologie de l’enquête
Cette analyse repose prioritairement sur les comptes sociaux déposés, les rapports des commissaires aux comptes, les décisions de justice, les débats parlementaires, les registres d’entreprise, les bases européennes et les communications institutionnelles. Les pourcentages absents des documents sources ont été recalculés par Entreprisma à partir des montants publiés.
Les montants sont arrondis pour faciliter la lecture. Une communication d’entreprise est traitée comme une affirmation de son auteur, non comme une preuve indépendante. Une question parlementaire est signalée comme telle lorsqu’elle n’est pas accompagnée des pièces permettant de vérifier ses affirmations. Enfin, aucune impossibilité de certification comptable n’est assimilée à une fraude.
À propos de l'auteur
Fondateur et dirigeant d’Entreprisma, Elouan Azria édite un média entrepreneurial français dédié à une information fiable, gratuite et utile pour les entrepreneurs et entreprises.
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