Claude au cœur d’une campagne de cyberattaques en Europe
L’intelligence artificielle ne sert plus uniquement à rédiger des emails de phishing plus crédibles.
Elle peut désormais devenir une infrastructure opérationnelle permettant à un attaquant de travailler plus vite, sur davantage de cibles et avec moins de ressources humaines.
C’est l’un des principaux enseignements du nouveau rapport d’Anthropic consacré aux usages malveillants de l’intelligence artificielle, publié le 10 septembre 2026.
Dans ce document, le créateur de Claude détaille plusieurs opérations cyber identifiées entre décembre 2025 et août 2026.
L’une d’elles concerne directement la France.
Au printemps 2026, Anthropic explique avoir observé un acteur francophone utilisant Claude pour cibler des partis politiques européens, des médias, des think tanks ainsi que les fournisseurs SaaS utilisés par ces organisations.
Cette campagne, identifiée par Anthropic sous le nom GTG-50029, montre surtout une évolution importante de la cybermenace : l’IA n’est plus seulement utilisée comme assistant ponctuel.
Elle commence à devenir un orchestrateur capable d’accompagner une attaque sur une grande partie de son cycle de vie.
42 organisations ciblées, au moins 14 compromises
Les chiffres communiqués par Anthropic donnent une idée de l’ampleur de l’opération.
Sur 42 entités suivies, l’attaquant aurait réussi à obtenir un accès interne à au moins 14 organisations.
Les données exfiltrées représenteraient entre 12 et 26 Go.
Elles comprenaient notamment :
- des fichiers liés à des adhérents et donateurs ;
- une boîte mail contenant environ 15 000 messages ;
- des dossiers de candidatures étudiantes, dont certaines concernant des mineurs ;
- des données associées à des prestataires de paiement ;
- différentes bases de données internes.
Dans l’un des cas étudiés, environ 140 000 enregistrements contenant notamment des informations relatives aux opinions politiques des utilisateurs auraient été récupérés.
Selon Le Monde, une part importante des organisations identifiées dans cette campagne était française.
L’affaire prend donc une dimension particulière pour la cybersécurité française.
Elle montre surtout qu’une attaque importante ne nécessite plus nécessairement une équipe de dizaines de spécialistes travaillant simultanément.
Un seul opérateur derrière une infrastructure cyber sophistiquée
C’est probablement l’élément le plus important du rapport.
Anthropic affirme que l’opération étudiée était conduite par un seul acteur.
Celui-ci avait pourtant développé un environnement technique capable d’automatiser ou d’accélérer une partie importante de ses opérations.
L’attaquant utilisait notamment l’IA pour coordonner plusieurs sous-agents chargés de différentes tâches.
Claude pouvait intervenir dans :
- la reconnaissance technique ;
- l’analyse de surfaces d’attaque ;
- la revue de code ;
- le développement et le débogage d’outils ;
- l’analyse des résultats produits par différents modèles ;
- l’organisation de volumes importants d’informations.
Anthropic décrit ainsi une transformation progressive de Claude « d’assistant à orchestrateur ».
Cette évolution rejoint un phénomène qu’Entreprisma avait déjà analysé concernant les limites de l’IA dans la détection des failles de cybersécurité.
La rupture ne vient pas nécessairement de nouvelles méthodes de piratage inconnues.
Elle vient de la capacité à automatiser et paralléliser des tâches auparavant réalisées manuellement par des spécialistes.
Claude aurait également aidé à développer des outils utilisés pendant l’attaque
Le rapport d’Anthropic décrit plusieurs utilisations de l’intelligence artificielle dans la construction des outils nécessaires à l’opération.
L’acteur a notamment utilisé Claude pour contribuer au développement et au débogage d’un outil exploitant une vulnérabilité jusque-là non documentée affectant certains sites WordPress.
Anthropic affirme que cette technique aurait fonctionné contre au moins quatre sites victimes.
L’attaquant aurait également développé différents logiciels destinés à faciliter l’exploitation ou l’analyse des données récupérées.
L’un des outils les plus significatifs était une plateforme permettant de croiser d’importants volumes de données provenant de différentes compromissions.
Selon Anthropic, cette plateforme contenait des dizaines de millions de lignes issues à la fois de précédentes fuites de données et des intrusions réalisées par l’acteur.
L’entreprise décrit cette affaire comme l’un des exemples les plus clairs observés jusqu’ici d’ingénierie logicielle assistée par intelligence artificielle appliquée à une attaque massive contre la vie privée.
L’IA ne crée pas nécessairement de nouvelles cyberattaques : elle change leur économie
C’est probablement le point stratégique le plus important pour les entreprises.
Les techniques utilisées dans les cyberattaques assistées par IA ne sont pas toujours nouvelles.
L’agence française observait notamment des usages de l’IA pour :
- profiler des victimes ;
- créer des contenus d’ingénierie sociale ;
- faciliter certaines phases de reconnaissance ;
- assister le développement de programmes malveillants.
La nouveauté se situe ailleurs.
L’intelligence artificielle fait baisser le coût marginal d’une cyberattaque.Un attaquant peut automatiser des opérations qui demandaient auparavant plusieurs spécialistes.
Il peut analyser davantage de systèmes.
Il peut traiter davantage de données.
Il peut tester plusieurs hypothèses simultanément.
Et surtout, il peut mener plusieurs opérations en parallèle.
Anthropic estime ainsi que l’IA réduit progressivement l’écart de capacités entre certains groupes disposant de ressources limitées et des acteurs historiquement beaucoup plus sophistiqués.
Le hacker n’a pas « demandé à Claude de pirater un site »
Il faut néanmoins éviter une interprétation trop simpliste de l’affaire.
Claude n’a pas spontanément décidé de mener une cyberattaque.
L’opération reste pilotée par un humain.
Anthropic souligne que les décisions les plus importantes restent généralement contrôlées par les attaquants, notamment :
- le choix des cibles ;
- les objectifs de l’opération ;
- l’exploitation finale des données ;
- la sélection des résultats intéressants.
L’IA intervient principalement comme multiplicateur de capacités.
C’est précisément ce qui rend cette évolution importante.
Un opérateur possédant déjà des compétences techniques peut utiliser différents modèles pour automatiser les parties les plus chronophages de son travail.
La frontière entre outil et agent autonome devient alors beaucoup moins nette.
De l’assistant IA à l’agent cyber autonome
Le rapport de septembre 2026 montre également que les usages malveillants de l’intelligence artificielle progressent sur une échelle d’autonomie.
Au niveau le plus simple, le modèle sert d’assistant.
Il peut aider à comprendre du code ou à développer un logiciel.
À un niveau supérieur, des agents peuvent être intégrés à des outils capables d’exécuter différentes tâches sur instruction humaine.
Enfin, certaines infrastructures observées par Anthropic seraient capables de fonctionner pendant plusieurs heures ou plusieurs jours avec une intervention humaine limitée, plusieurs agents travaillant en parallèle.
Cette évolution est particulièrement importante avec l'essor des agents d’intelligence artificielle en entreprise.
La même architecture qui permet à une entreprise d’automatiser une recherche documentaire, une analyse commerciale ou une opération informatique peut être détournée pour automatiser une activité malveillante.
La technologie est fondamentalement duale.
Les fournisseurs SaaS deviennent une cible stratégique
Autre enseignement important : les attaquants ne cherchent plus nécessairement à frapper directement l’organisation finale.
Ils peuvent viser ses fournisseurs.
Dans la campagne observée par Anthropic, les prestataires SaaS utilisés par les organisations ciblées faisaient eux-mêmes partie du périmètre d’attaque.
C’est une évolution particulièrement préoccupante pour les entreprises.
Une PME peut avoir correctement sécurisé son propre système tout en restant exposée à travers :
- son CRM ;
- son outil RH ;
- son prestataire de paiement ;
- son hébergeur ;
- son logiciel métier ;
- une plateforme marketing ;
- un fournisseur cloud ;
- ses API.
Une compromission chez un fournisseur peut alors ouvrir un accès indirect à plusieurs dizaines, centaines voire milliers de clients.
La multiplication des services cloud augmente donc mécaniquement la surface de dépendance numérique des entreprises.
Les clés API deviennent des actifs aussi sensibles que les mots de passe
Le rapport met également en évidence un autre risque croissant : les clés API.
Les entreprises utilisent de plus en plus d’API pour connecter leurs logiciels, leurs services cloud et leurs intelligences artificielles.
Or ces identifiants techniques peuvent fournir des droits importants lorsqu’ils sont exposés.
Anthropic observe désormais des acteurs recherchant activement des clés API compromises ou mal protégées.
La sécurisation de ces accès devient donc un enjeu majeur.
Les entreprises doivent notamment appliquer des principes classiques de cybersécurité :
- limiter les droits accordés à chaque clé ;
- éviter leur stockage en clair ;
- surveiller leur utilisation ;
- mettre en place une rotation régulière ;
- supprimer immédiatement les clés inutilisées ;
- segmenter les accès entre différents services.
Cette logique rejoint plus largement la nécessité de corriger rapidement les failles de cybersécurité qui exposent les PME.
Pourquoi cette affaire doit inquiéter les entreprises françaises
La campagne décrite par Anthropic visait principalement des organisations politiques, médiatiques et leurs prestataires.
Mais la technologie utilisée n’est pas spécifique à ces secteurs.
Les mêmes mécanismes peuvent viser une PME industrielle, un cabinet de conseil, une fintech ou un commerçant.
Pour une entreprise, l’enjeu est donc moins de savoir si elle constitue une cible stratégique que de comprendre si une attaque contre elle peut devenir rentable.
Et c’est précisément ce que l’IA est en train de changer.
Lorsqu’une partie du travail de reconnaissance, d’analyse et de développement peut être automatisée, le coût nécessaire pour attaquer une organisation diminue.
Des entreprises auparavant considérées comme trop petites pour justifier une opération sophistiquée peuvent donc devenir économiquement intéressantes.
Entreprisma détaillait déjà cette évolution dans son guide consacré aux moyens de protéger une entreprise contre les attaques utilisant l’intelligence artificielle.
Anthropic affirme avoir interrompu les opérations détectées
Le rapport doit également être replacé dans son contexte.
Anthropic publie ces informations parce que ses équipes de Threat Intelligence analysent les utilisations malveillantes de Claude.
L’entreprise affirme avoir interrompu les opérations identifiées, renforcé ses mécanismes de protection et partagé certaines informations avec les autorités ou d’autres acteurs de l’industrie lorsque cela était nécessaire.
Il ne s’agit donc pas d’une compromission des systèmes d’Anthropic par Claude lui-même.
Il s’agit du détournement d’un modèle d’intelligence artificielle par des acteurs malveillants, parfois à travers des infrastructures permettant également d’utiliser des accès ou identifiants compromis.
Cette distinction est essentielle.
Anthropic positionne historiquement Claude autour d’une promesse de sécurité et de contrôle, un positionnement analysé dans notre dossier consacré à la stratégie d’Anthropic face à la concurrence dans l’intelligence artificielle.
Ces incidents montrent néanmoins à quel point sécuriser un modèle devient difficile lorsqu’il est intégré à des logiciels externes, agents autonomes et infrastructures capables d’enchaîner automatiquement plusieurs actions.
Les cyberattaques assistées par IA changent d’échelle
Le cas révélé par Anthropic marque surtout un changement d’échelle.
La question n’est plus :
« Une intelligence artificielle peut-elle aider un hacker ? »
La réponse est déjà oui.
La véritable question devient :
« Jusqu’à quel point une seule personne peut-elle automatiser une cyberattaque grâce à plusieurs agents IA ? »
Le rapport de septembre 2026 apporte un début de réponse inquiétant.
Dans certaines opérations observées par Anthropic, des tâches historiquement réparties entre plusieurs spécialistes sont désormais confiées à des modèles capables de travailler rapidement et simultanément.
Reconnaissance, développement logiciel, analyse de données ou exploitation peuvent progressivement intégrer des composants automatisés.
La cyberattaque devient ainsi moins dépendante du nombre d’opérateurs disponibles.
Le prochain front de la cybersécurité sera agentique
Pendant des années, les entreprises ont principalement cherché à se protéger contre les virus, ransomwares, emails frauduleux et vols de mots de passe.
Ces menaces ne disparaissent pas.
Mais elles commencent à être intégrées dans des infrastructures beaucoup plus automatisées.
Un attaquant peut désormais combiner :
- des modèles de langage ;
- des agents autonomes ;
- des outils de reconnaissance ;
- des bases de données compromises ;
- des infrastructures cloud ;
- des logiciels spécialisés.
Le résultat n’est pas nécessairement une nouvelle forme de cyberattaque.
C’est une cyberattaque traditionnelle exécutée beaucoup plus rapidement et à plus grande échelle.
Pour les entreprises françaises, la réponse devra donc elle aussi évoluer.
La cybersécurité ne peut plus uniquement reposer sur la détection d’un comportement humain suspect.
Elle devra être capable de résister à des systèmes automatisés capables de tester, analyser et adapter leurs opérations à une vitesse impossible à reproduire manuellement.
À retenir
Le rapport publié par Anthropic ne démontre pas que Claude serait devenu un « hacker autonome ».
Il montre quelque chose de potentiellement plus important : une seule personne peut utiliser des agents d’intelligence artificielle pour augmenter considérablement sa capacité opérationnelle.
Dans la campagne GTG-50029, Anthropic affirme qu’un acteur francophone a ciblé 42 organisations et obtenu un accès interne à au moins 14 d’entre elles, tout en utilisant l’IA à différentes étapes de son infrastructure.
L’affaire constitue un signal important pour les entreprises.
Après avoir transformé la productivité des salariés, des développeurs et des entreprises, l’intelligence artificielle transforme désormais également la productivité des attaquants.
Et c’est probablement cette nouvelle économie de la cyberattaque qui représente le changement le plus important.
