Le lancement d’El Primer Feca, un média argentin présenté comme entièrement généré par intelligence artificielle, a rapidement dépassé le cadre d’une expérimentation technologique.

Créé par l’entrepreneur argentin Santiago Siri, le projet diffuse des vidéos courtes sur Instagram avec des présentateurs virtuels spécialisés dans l’économie, le sport ou l’actualité. L’IA intervient dans la sélection des sujets, l’écriture, la production visuelle, la présentation et la publication des contenus.

Son fondateur assume une démarche radicale : pousser l’automatisation aussi loin que possible afin d’observer ce qu’un média peut produire lorsque l’humain est presque entièrement retiré du processus.

Cette promesse ouvre cependant un conflit plus profond que celui de la qualité des avatars ou des erreurs de prononciation. Un média entièrement généré par IA ne produit pas nécessairement sa propre matière première. Pour raconter l’actualité, il doit obtenir des faits, des informations, des déclarations, des documents et des images qui ont souvent été collectés par des journalistes humains.

La véritable question devient alors économique et juridique : un média sans journalistes peut-il légalement exploiter le travail réalisé par les rédactions qu’il prétend remplacer ?

El Primer Feca automatise presque toute la chaîne éditoriale

El Primer Feca se présente comme un média « AI-native » conçu pour publier quotidiennement des formats courts sur les réseaux sociaux.

Le système peut théoriquement automatiser plusieurs étapes :

  • la détection des sujets populaires ;
  • la collecte d’informations disponibles en ligne ;
  • la hiérarchisation des actualités ;
  • la rédaction des scripts ;
  • la création des présentateurs virtuels ;
  • la synthèse vocale ;
  • le montage des vidéos ;
  • la publication sur les plateformes ;
  • l’analyse des réactions du public.

Dans une présentation publiée par Santiago Siri, le projet est décrit comme un journal télévisé produit avec l’intelligence artificielle, mais pensé pour un public humain.

Son fondateur explique vouloir déterminer ce que la machine peut « rechercher, hiérarchiser, écrire, produire, publier et apprendre » lorsqu’elle travaille presque seule. Il reconnaît également que l’expérimentation doit permettre d’identifier les endroits où le système échoue.

Cette transparence distingue El Primer Feca d’un média qui chercherait à dissimuler l’usage de l’IA. Elle ne règle toutefois ni la question de la responsabilité éditoriale, ni celle de l’origine des informations utilisées.

Un média sans journalistes repose encore sur du travail journalistique

Un système d’intelligence artificielle ne se rend pas seul à une conférence de presse. Il ne rencontre pas une source confidentielle, ne consulte pas spontanément un dossier judiciaire et ne vérifie pas physiquement la fermeture d’une usine.

Pour produire une actualité, il s’appuie généralement sur des éléments déjà accessibles :

  • articles de presse ;
  • dépêches d’agences ;
  • publications institutionnelles ;
  • vidéos et émissions ;
  • messages publiés sur les réseaux sociaux ;
  • bases de données ;
  • rapports financiers ;
  • contenus produits par des témoins ou des journalistes.

La suppression apparente de la rédaction ne signifie donc pas que le travail journalistique disparaît de la chaîne de valeur. Il peut simplement être déplacé vers l’amont, puis capté par un système qui transforme, résume et republie les informations sans participer à leur coût de production.

Un média traditionnel finance des reporters, des photographes, des correspondants, des éditeurs, des correcteurs et des spécialistes de la vérification. Un média automatisé peut, à l’inverse, récupérer les résultats de ce travail une fois qu’ils sont publiés.

Cette asymétrie crée un modèle potentiellement instable : plus les producteurs d’informations originales sont fragilisés, moins les systèmes automatisés disposent de sources fiables à agréger.

Les faits ne sont pas protégés comme leur traitement journalistique

Le droit d’auteur ne permet pas à un média de devenir propriétaire d’un fait.

Le résultat d’une élection, le montant d’une levée de fonds, la publication d’un décret ou l’annonce d’un plan social peuvent être repris par plusieurs rédactions. Une information brute n’est pas protégée de la même manière que sa formulation originale.

En revanche, plusieurs éléments entourant cette information peuvent être protégés :

  • le texte d’un article ;
  • son angle original ;
  • sa construction narrative ;
  • une enquête exclusive ;
  • une photographie ;
  • une infographie ;
  • une vidéo ;
  • un enregistrement sonore ;
  • une base de données structurée ;
  • certains titres particulièrement originaux.

Une IA peut donc exploiter un même fait et produire un nouveau contenu sans reproduire l’article qui l’a révélé. La situation devient beaucoup plus problématique lorsqu’elle copie une formulation, reprend une partie substantielle du contenu ou reconstitue systématiquement le travail d’un média sans autorisation.

La frontière ne dépend pas seulement du nombre de mots reproduits. Elle tient aussi au caractère original de l’extrait, à la fréquence des reprises et à la capacité du nouveau contenu à remplacer économiquement la publication d’origine.

En Argentine, les informations générales peuvent être reprises sous conditions

El Primer Feca étant un projet argentin, son activité relève d’abord du cadre juridique local.

La loi argentine n° 11.723 sur la propriété intellectuelle protège notamment les écrits, photographies, œuvres audiovisuelles, logiciels et compilations de données.

Son article 28 établit une distinction importante.

Les articles, reportages, illustrations ou informations présentant un caractère original et obtenus par un journal ou une agence avec une forme d’exclusivité peuvent être considérés comme leur propriété. En revanche, les nouvelles d’intérêt général peuvent être utilisées, transmises ou retransmises.

Lorsque ces informations sont publiées dans leur version originale, la source doit être mentionnée.

Cette règle ne constitue donc pas une autorisation générale permettant de copier n’importe quel contenu journalistique. Elle laisse une marge pour reprendre les faits d’intérêt général, mais protège les productions originales et impose une attribution lorsque leur version initiale est reproduite.

Pour déterminer si El Primer Feca respecte ce cadre, il faudrait examiner concrètement :

  • les sources consultées par ses outils ;
  • les contenus réellement reproduits ;
  • la longueur et l’originalité des passages repris ;
  • la présence ou l’absence d’une attribution ;
  • les images et vidéos utilisées ;
  • les accords conclus avec les fournisseurs de modèles d’IA ;
  • le degré de transformation effectué avant la publication.

Il est donc impossible d’affirmer que le média agit illégalement au seul motif qu’il utilise l’intelligence artificielle. Mais l’automatisation ne lui accorde aucune immunité contre le droit de la propriété intellectuelle.

En France, les droits voisins compliquent davantage le modèle

En France et dans l’Union européenne, les éditeurs et agences de presse bénéficient d’un droit voisin spécifique.

L’article L.218-2 du Code de la propriété intellectuelle prévoit que leur autorisation est requise avant la reproduction ou la communication numérique, totale ou partielle, de leurs publications par un service en ligne.

Ce dispositif vise notamment à empêcher les plateformes de capter la valeur économique des contenus de presse sans rémunérer ceux qui les produisent.

Certaines pratiques restent autorisées :

  • la création d’un hyperlien ;
  • l’utilisation de mots isolés ;
  • la reprise de très courts extraits ;
  • la citation justifiée par un objectif critique ou informatif, sous certaines conditions.

Mais un extrait court peut devenir litigieux s’il se substitue à l’article original ou permet au lecteur de ne plus consulter la publication source.

Pour un média automatisé, le risque augmente lorsque le système :

  • résume systématiquement les articles d’une même rédaction ;
  • reprend leurs informations exclusives quelques minutes après publication ;
  • copie les titres, images ou vidéos ;
  • produit un contenu suffisamment complet pour éviter de consulter la source ;
  • ne mentionne pas le média ayant réalisé le travail initial ;
  • monétise la reprise par la publicité ou l’abonnement.

Un lien vers l’article original constitue une bonne pratique, mais il ne régularise pas automatiquement une reproduction qui nécessitait une autorisation.

Entraîner une IA et publier un article sont deux actes différents

Le débat mélange souvent deux opérations juridiquement distinctes.

La première est l’utilisation de publications pour entraîner ou ajuster un modèle d’intelligence artificielle. La seconde est la génération puis la diffusion d’un nouveau contenu par le média.

L’utilisation des contenus pour entraîner un modèle

La directive européenne de 2019 sur le droit d’auteur prévoit certaines exceptions permettant la fouille de textes et de données.

Pour les utilisations commerciales, cette possibilité dépend notamment de l’accès licite aux contenus et de l’absence d’une réservation explicite des droits par leurs titulaires. Sur Internet, cette opposition peut être exprimée au moyen de procédés lisibles par les machines.

La question reste fortement contestée : les éditeurs considèrent que l’entraînement des modèles exploite une masse de contenus financés par les rédactions, tandis que les entreprises technologiques défendent la nécessité d’analyser de grands volumes de données.

La publication d’un contenu généré

Même si un modèle a été entraîné légalement, son résultat peut porter atteinte à des droits lorsqu’il reproduit une partie identifiable d’un article, une photographie ou une vidéo protégée.

À l’inverse, un contenu généré à partir de faits publics, rédigé de manière indépendante et correctement sourcé peut présenter un risque juridique beaucoup plus faible.

La légalité ne dépend donc pas uniquement du modèle utilisé. Elle dépend aussi du fonctionnement éditorial mis en place autour de lui.

L’AI Act ne donne pas un permis de republier les contenus de presse

Depuis août 2025, le règlement européen sur l’intelligence artificielle impose des obligations spécifiques aux fournisseurs de modèles d’IA à usage général.

La Commission européenne leur demande notamment :

  • de constituer une documentation technique ;
  • d’adopter une politique de respect du droit d’auteur ;
  • de publier un résumé des contenus utilisés pour entraîner leurs modèles.

Ces obligations concernent principalement les fournisseurs de modèles, pas automatiquement chaque média utilisant leurs outils.

Un éditeur qui emploie un modèle externe reste néanmoins responsable des contenus qu’il choisit de publier. Il doit vérifier les informations, contrôler les droits associés aux images et encadrer les risques de reproduction.

Utiliser une technologie conforme à l’AI Act ne garantit donc pas que chaque article ou vidéo généré respecte le droit d’auteur et les droits voisins.

Qui est responsable lorsque le journaliste n’existe pas ?

La création d’un présentateur virtuel ne fait pas disparaître la responsabilité de l’entreprise qui exploite le média.

Lorsqu’un contenu comporte une erreur, une atteinte à la réputation, une fausse citation ou une reproduction non autorisée, il doit toujours exister une personne physique ou morale responsable de sa diffusion.

Un avatar ne peut pas :

  • répondre devant un tribunal ;
  • exercer un droit de réponse ;
  • justifier son choix éditorial ;
  • protéger une source ;
  • démontrer les vérifications réalisées ;
  • corriger seul un conflit d’intérêts.

Le problème d’un média presque entièrement automatisé ne réside donc pas uniquement dans l’absence de journalistes. Il apparaît lorsque cette absence entraîne également une disparition de la responsabilité éditoriale.

Cette question rejoint celle de la gouvernance des outils automatisés en entreprise. Comme l’expliquent plusieurs acteurs du secteur, l’usage individuel de l’IA ne suffit plus lorsque la technologie intervient dans des processus critiques. Une organisation doit pouvoir identifier les modèles utilisés, contrôler leurs sources et conserver une validation humaine.

La guerre des droits voisins pourrait changer d’échelle

Les premiers conflits sur les droits voisins opposaient principalement les éditeurs de presse aux moteurs de recherche, agrégateurs et grandes plateformes numériques.

Les médias générés par IA ouvrent une nouvelle phase.

Il ne s’agit plus seulement d’afficher un extrait accompagné d’un lien. Un système peut désormais absorber plusieurs publications, en extraire les informations essentielles, reformuler les textes, créer une vidéo et la faire présenter par un avatar.

La copie devient moins visible, mais la substitution économique peut être plus forte.

Le public reçoit une synthèse de l’actualité sans identifier les rédactions qui ont produit les informations initiales. Les revenus publicitaires et l’attention sont alors transférés vers l’interface automatisée, tandis que les coûts de collecte restent supportés par les médias traditionnels.

Cette évolution pourrait conduire les éditeurs à renforcer :

  • les dispositifs d’opposition à la fouille de données ;
  • les licences collectives ;
  • les actions judiciaires ;
  • la traçabilité des contenus ;
  • les accords commerciaux avec les entreprises d’IA ;
  • les systèmes de détection des reprises ;
  • la différenciation par les enquêtes, les interviews et l’expertise propriétaire.

Le principal risque est économique avant d’être technologique

El Primer Feca pose une question que toutes les rédactions devront affronter : que devient le financement de l’information si les interfaces d’IA captent l’audience sans financer sa production ?

Un média peut réduire ses coûts grâce à l’automatisation. Mais s’il ne produit aucune information originale, son avantage repose sur la capacité d’autres organisations à continuer d’investir dans le journalisme.

Ce modèle ressemble alors moins à une nouvelle rédaction qu’à une couche de distribution automatisée.

À court terme, il peut fonctionner en agrégeant une abondance de contenus disponibles. À long terme, il contribue potentiellement à fragiliser les sources dont il dépend.

Tableau : Usage de l’IA, Niveau de risque, Bonne pratique
Usage de l’IANiveau de risqueBonne pratique
Résumer un communiqué publicFaible à modéréLier le document d’origine et vérifier les données
Reformuler un fait largement connuFaibleMultiplier les sources et produire un traitement original
Résumer systématiquement un article payantÉlevéObtenir une licence ou produire sa propre enquête
Reprendre une photographie de presseTrès élevéAcheter les droits ou utiliser une image autorisée
Copier une vidéo ou la voix d’un journalisteTrès élevéObtenir un consentement et une licence explicites
Utiliser une information exclusive sans attributionÉlevéCiter le média à l’origine de l’information
Publier automatiquement sans vérificationCritiqueMaintenir une validation éditoriale humaine

Les journalistes ne sont pas seulement des producteurs de texte

Le débat sur l’emploi ne peut pas être réduit à la capacité d’un modèle à rédiger un script de trente secondes.

Le métier de journaliste comprend également :

  • la recherche d’informations non publiques ;
  • la construction d’un réseau de sources ;
  • la confrontation des versions ;
  • la vérification des documents ;
  • la compréhension d’un contexte ;
  • la protection des personnes interrogées ;
  • la hiérarchisation éditoriale ;
  • la responsabilité de publier ou de ne pas publier.

Une IA peut accélérer la transcription, la synthèse, la traduction ou la recherche documentaire. Elle ne remplace pas mécaniquement le processus qui permet de transformer une donnée en information fiable.

L’enjeu n’est donc pas de refuser toute automatisation. Il consiste à déterminer quelles tâches peuvent être automatisées sans supprimer la capacité du média à enquêter, vérifier et répondre de ses publications.

Cette approche rejoint les transformations déjà observées dans les PME : l’adoption de l’IA doit s’inscrire dans une stratégie de transformation numérique structurée, avec des responsabilités précises et des mécanismes de contrôle.

La réponse courte est oui, sous conditions.

Aucun principe général n’interdit de créer un média avec des textes, des voix ou des avatars générés par intelligence artificielle. Un tel projet doit cependant respecter les mêmes obligations que les autres éditeurs, auxquelles s’ajoutent des risques propres à l’automatisation.

Il doit notamment :

  1. utiliser légalement ses sources ;
  2. distinguer les faits des œuvres protégées ;
  3. respecter les droits d’auteur et les droits voisins ;
  4. obtenir les licences nécessaires pour les images, vidéos et bases de données ;
  5. identifier clairement les contenus synthétiques ;
  6. vérifier les informations avant leur publication ;
  7. désigner un responsable éditorial ;
  8. corriger rapidement les erreurs ;
  9. protéger les données personnelles ;
  10. documenter les outils et les modèles employés.

Le caractère automatisé d’un contenu ne constitue ni une infraction en soi, ni une exemption juridique.

Notre analyse

El Primer Feca n’annonce probablement pas la disparition immédiate des journalistes. Il révèle surtout une future bataille pour la répartition de la valeur créée autour de l’information.

Un média entièrement automatisé peut produire rapidement des contenus attractifs. Mais s’il ne finance, ni collecte, ni enquête, ni vérifie, il dépend structurellement du travail réalisé par les rédactions humaines.

La question décisive n’est donc pas de savoir si une IA peut lire un bulletin d’information avec un visage virtuel. Elle est de déterminer qui paiera demain pour découvrir les faits que cette IA résumera.

Sans modèle de rémunération, de licence et d’attribution, le média sans journalistes risque de devenir un système qui consomme le journalisme plus vite que la société ne peut le produire.