La souveraineté économique devient un enjeu majeur pour les entreprises françaises. Entre tensions géopolitiques, concurrence industrielle mondiale et dépendance aux technologies étrangères, la capacité à préserver une autonomie stratégique dépasse désormais le seul cadre des politiques publiques.
C'est dans ce contexte que huit entreprises et organisations françaises ont créé Avenir Souveraineté, un fonds de dotation destiné à soutenir la recherche, développer des indicateurs et favoriser le dialogue entre industriels, scientifiques et institutions.
L'initiative, déjà présentée en septembre 2026, a été détaillée dans un article du Monde publié le 26 octobre.
Avec un objectif de 50 millions d'euros collectés en cinq ans, les fondateurs souhaitent structurer une approche scientifique et économique de la souveraineté.
Mais une distinction s'impose : Avenir Souveraineté n'est pas un fonds d'investissement traditionnel. Les ressources recherchées ne constituent pas une enveloppe de 50 millions d'euros destinée à prendre des participations dans les PME françaises.
Avenir Souveraineté : quelles sont les huit entreprises fondatrices ?
Le fonds de dotation réunit huit acteurs économiques français issus de secteurs stratégiques :
- EDF : production et fourniture d'énergie, au cœur de l'indépendance énergétique française.
- RTE : gestionnaire du réseau de transport d'électricité, infrastructure essentielle à l'économie nationale.
- Michelin : groupe industriel international spécialisé dans les pneumatiques et les matériaux.
- Safran : équipementier majeur des secteurs aéronautique, spatial et de défense.
- Radiall : entreprise industrielle française spécialisée dans les composants et solutions d'interconnexion.
- Publicis : groupe international de communication.
- Harmonie Mutuelle : acteur français de la protection sociale et de la santé.
- ISALT : société de gestion spécialisée dans l'investissement de long terme.
Cette diversité illustre une transformation profonde de la notion de souveraineté.
L'autonomie stratégique d'un pays ne dépend plus seulement de sa capacité à produire des équipements militaires ou à garantir son approvisionnement énergétique.
Elle concerne également la maîtrise des technologies, des réseaux de communication, des infrastructures numériques, des compétences scientifiques et des circuits de financement.
Pour les grands groupes français, la souveraineté devient ainsi un sujet transversal de gestion des risques et de compétitivité.
Cette évolution est déjà visible dans les investissements industriels. Entreprisma avait notamment analysé l'investissement de 20 millions d'euros de Safran dans son usine de défense à Dijon, destiné à renforcer ses capacités de production dans les technologies optroniques.
Avec Avenir Souveraineté, la réflexion dépasse toutefois les projets industriels individuels pour s'inscrire dans une démarche collective.
50 millions d'euros sur cinq ans : à quoi servira le fonds Avenir Souveraineté ?
Le fonds prévoit de collecter 50 millions d'euros sur cinq ans, principalement sous forme de mécénat.
Cet objectif financier a été confirmé dans les informations publiées par Le Monde le 26 octobre 2026.
Il s'agit d'un objectif de collecte et non d'un montant déjà intégralement réuni.
Les ressources mobilisées doivent permettre de développer plusieurs missions :
- Financer des travaux de recherche sur la souveraineté économique, industrielle et technologique.
- Identifier les dépendances stratégiques françaises et européennes.
- Construire des indicateurs permettant de mesurer l'autonomie des secteurs économiques.
- Organiser des échanges entre chercheurs, entreprises et institutions.
- Diffuser les connaissances auprès des décideurs et du public.
- Soutenir certaines initiatives stratégiques contribuant à la souveraineté européenne.
L'ambition consiste à dépasser les déclarations générales sur l'indépendance économique pour produire des connaissances susceptibles d'éclairer les décisions.
Car une entreprise peut être implantée en France tout en restant fortement dépendante de fournisseurs, de composants ou de technologies étrangères.
Cette dépendance devient problématique lorsqu'elle expose l'activité à une rupture d'approvisionnement, à une restriction commerciale ou à une perte de capacité de décision.
Pourquoi Avenir Souveraineté n'est pas un fonds d'investissement
Le statut juridique du dispositif constitue un élément essentiel.
Selon le ministère de l'Économie, un fonds de dotation est une structure de droit privé destinée à assurer ou faciliter la réalisation d'une mission d'intérêt général.
Contrairement à un fonds de capital-investissement, son objectif principal n'est pas de rechercher une rentabilité financière en prenant des participations dans des entreprises.
Avenir Souveraineté se présente comme une initiative à but non lucratif.
Les financements mobilisés doivent principalement soutenir la recherche, la production d'analyses et des programmes consacrés à l'autonomie stratégique européenne.
Le projet prévoit également des bourses destinées à accompagner certaines initiatives européennes en phase de démarrage.
Ces dispositifs ne doivent cependant pas être confondus avec un programme général de subventions ouvert à toutes les PME.
Pour les entrepreneurs, les 50 millions d'euros annoncés ne constituent donc pas une enveloppe d'investissement directement accessible.Trois grandes institutions académiques mobilisées pour la souveraineté française
L'une des caractéristiques d'Avenir Souveraineté réside dans sa volonté de rapprocher les grandes entreprises et le monde de la recherche.
Trois institutions académiques participent à cette démarche :
- L'Institut Polytechnique de Paris ;
- L'Université Paris Sciences et Lettres (PSL) ;
- ESCP Business School.
Ces établissements sont associés aux Chaires des Hautes Études pour la Souveraineté, qui développent une approche interdisciplinaire de ces questions.
Les recherches mobilisent notamment l'économie, l'ingénierie, les sciences politiques, les études de défense et l'innovation technologique.
L'objectif consiste à mieux comprendre les mécanismes par lesquels une économie conserve ou perd sa liberté d'action.
Selon les informations communiquées, les premiers travaux doivent notamment examiner la notion de souveraineté à l'échelle internationale avant d'approfondir des thématiques spécifiques.
Cette approche pourrait permettre de distinguer plusieurs formes de dépendances : industrielles, énergétiques, technologiques, scientifiques ou financières.
Un observatoire pour mesurer la souveraineté économique
Parmi les projets annoncés figure la création d'un Observatoire de la souveraineté.
Selon le site officiel d'Avenir Souveraineté, cet observatoire doit développer des indicateurs objectifs et mesurables, ainsi qu'un indice permettant de comparer différents niveaux de souveraineté.
Cette démarche répond à une difficulté : la souveraineté économique est fréquemment invoquée sans être accompagnée de critères précis.
Une entreprise est-elle souveraine lorsqu'elle produit en France ?
Lorsqu'elle possède ses brevets ?
Lorsqu'elle contrôle ses infrastructures informatiques ?
Ou lorsqu'elle dispose de fournisseurs alternatifs en cas de crise ?
En réalité, ces différents facteurs peuvent se compléter sans être équivalents.
La construction d'indicateurs communs pourrait permettre d'évaluer plus précisément les vulnérabilités d'une activité ou d'une filière.
Pour les industriels, un tel travail pourrait devenir utile dans l'analyse des chaînes d'approvisionnement, des risques géopolitiques et des choix technologiques.
Pourquoi la souveraineté économique devient stratégique pour les entreprises françaises
La création d'Avenir Souveraineté intervient dans un contexte de transformation des équilibres économiques mondiaux.
Plusieurs événements ont révélé les limites de certaines dépendances industrielles et commerciales.
La pandémie de Covid-19 a mis en évidence les difficultés d'approvisionnement de nombreux secteurs.
La guerre en Ukraine a rappelé l'importance de la sécurité énergétique.
Les tensions commerciales entre grandes puissances renforcent, quant à elles, les interrogations concernant les technologies critiques et les matières premières.
Ces évolutions poussent les entreprises à réexaminer leurs stratégies d'approvisionnement, leurs investissements et leurs implantations industrielles.
Énergie : maîtriser une infrastructure indispensable à l'industrie
La présence d'EDF et de RTE parmi les fondateurs souligne le rôle central de l'énergie.
L'électricité conditionne directement l'activité des usines, des infrastructures numériques et de nombreux services essentiels.
La sécurité énergétique dépend notamment de la disponibilité des moyens de production, de la résilience des réseaux et de la capacité à répondre à l'évolution de la demande.
L'essor de l'intelligence artificielle et des centres de données renforce encore cette dimension.
La souveraineté numérique repose également sur la disponibilité de ressources énergétiques fiables et compétitives.
Industrie : préserver les savoir-faire et les capacités de production
Pour Michelin, Safran et Radiall, la souveraineté s'inscrit notamment dans une logique de maîtrise industrielle.
Les grandes entreprises dépendent d'un ensemble complexe de sous-traitants, de fournisseurs de matériaux, de technologies et de compétences spécialisées.
La disparition d'un fournisseur stratégique peut fragiliser une chaîne de production entière.
Le maintien des savoir-faire constitue donc un enjeu qui dépasse la simple localisation des usines.
Entreprisma avait déjà documenté cette problématique avec le cas de Techmeta, une PME industrielle française revenue sous contrôle national.
La préservation des compétences industrielles peut devenir aussi importante que la propriété des équipements de production.
Numérique : réduire les dépendances technologiques
La souveraineté numérique représente un autre domaine majeur.
Cloud, intelligence artificielle, logiciels professionnels, cybersécurité et infrastructures de données jouent désormais un rôle central dans le fonctionnement des entreprises.
Pourtant, de nombreuses organisations européennes dépendent de fournisseurs étrangers pour leurs outils critiques.
Cette situation ne constitue pas nécessairement un risque dans tous les cas.
Elle devient plus sensible lorsque l'entreprise ne dispose d'aucune alternative crédible ou ne maîtrise pas les conditions d'accès, de migration et de protection de ses données.
Comme l'explique notre analyse sur les difficultés rencontrées par les PME françaises pour adopter un cloud souverain, les enjeux de coûts, d'interopérabilité et de compétences rendent cette transition complexe.
La souveraineté technologique repose donc autant sur la liberté de choisir et de changer de prestataire que sur la nationalité de celui-ci.
Un Haut Conseil de la souveraineté pour structurer le dialogue européen
Avenir Souveraineté prévoit également un dispositif de gouvernance destiné à associer des personnalités issues de différents domaines.
Le fonds est organisé autour d'un conseil d'administration comprenant 17 membres et d'un Haut Conseil de la souveraineté.
Parmi les personnalités annoncées au sein de ce Haut Conseil figurent notamment :
- Philippe Aghion, économiste ;
- Enrico Letta, ancien président du Conseil italien ;
- Samantha Cristoforetti, astronaute italienne ;
- Frédérique Le Grevès, présidente de STMicroelectronics France ;
- Allan Petre, ingénieur aérospatial ;
- Alistair Cole, professeur de science politique.
L'objectif est d'élargir la réflexion à l'échelle européenne.
Cette dimension est importante : les capacités économiques et technologiques nécessaires à certaines filières dépassent les moyens d'un seul État.
La souveraineté européenne peut ainsi reposer sur des coopérations industrielles, scientifiques et financières entre plusieurs pays.
Le fonds affirme privilégier cette logique de partenariat plutôt qu'une politique de repli économique.
Quelles conséquences concrètes pour les PME et les ETI françaises ?
Même si Avenir Souveraineté rassemble essentiellement de grands acteurs, les problématiques étudiées concernent directement les petites et moyennes entreprises.
Les PME industrielles jouent notamment un rôle essentiel dans les chaînes de valeur françaises.
Certaines détiennent des compétences ou des technologies spécifiques dont dépendent de grands donneurs d'ordres.
D'autres restent exposées à un nombre limité de fournisseurs ou de clients.
Pour les dirigeants, trois enjeux stratégiques apparaissent.
1. Identifier les dépendances critiques de son entreprise
Une PME peut commencer par examiner les éléments indispensables à son activité :
- Ses principaux fournisseurs et leur localisation.
- Les technologies et composants difficiles à remplacer.
- Les logiciels et infrastructures numériques utilisés.
- Les compétences rares détenues par les salariés.
- Les clients représentant une part importante du chiffre d'affaires.
Cette cartographie permet de distinguer les dépendances ordinaires des vulnérabilités susceptibles d'interrompre l'activité.
2. Diversifier les approvisionnements et les solutions technologiques
La diversification des fournisseurs peut améliorer la résilience des entreprises.
Dans certains secteurs, elle nécessite toutefois des investissements supplémentaires, des certifications ou une adaptation des processus industriels.
Dans le numérique, la capacité à exporter ses données, à changer de solution et à négocier les conditions contractuelles devient également importante.
La souveraineté ne consiste donc pas nécessairement à abandonner les fournisseurs étrangers.
Elle consiste plutôt à préserver des alternatives et des marges de décision.
3. Transformer la maîtrise industrielle en avantage concurrentiel
Les exigences de traçabilité, de sécurité des approvisionnements et de maîtrise technologique peuvent aussi représenter des opportunités commerciales.
Une PME capable de démontrer la fiabilité de ses fournisseurs, la continuité de ses activités ou la protection de ses données peut renforcer son attractivité auprès de certains clients professionnels.
Cette approche nécessite cependant de dépasser les arguments marketing.
Dans sa tribune consacrée à la souveraineté numérique, publiée sur Entreprisma, Aurélien Gillet insiste précisément sur la nécessité de rendre vérifiables les engagements pris par les fournisseurs technologiques.
La souveraineté ne devient un véritable avantage concurrentiel que lorsqu'elle repose sur des capacités démontrables et une valeur concrète pour les clients.Avenir Souveraineté : quels résultats faudra-t-il surveiller ?
L'initiative dispose d'une ambition financière et académique importante, mais sa portée réelle reste à démontrer.
Plusieurs éléments permettront d'en évaluer l'efficacité au cours des prochaines années.
Le financement : le fonds parviendra-t-il à collecter les 50 millions d'euros annoncés sur cinq ans ? La recherche : les travaux financés produiront-ils des données inédites et des méthodes d'évaluation utiles ? La transparence : les publications et les indicateurs seront-ils suffisamment accessibles pour être exploités par les entreprises et les citoyens ? L'indépendance : comment garantir que les études financées par de grands groupes conservent leur autonomie scientifique ? Les résultats : les recommandations contribueront-elles réellement à modifier des décisions industrielles, technologiques ou économiques ?Ces interrogations sont importantes pour distinguer l'ambition affichée de l'impact effectivement obtenu.
Le fonds annonce notamment des programmes de bourses, des rencontres européennes et des publications destinées à diffuser ses travaux.
Leur déploiement et leur évaluation permettront de mesurer sa contribution à l'autonomie stratégique européenne.
Souveraineté économique : les grandes entreprises françaises veulent passer du discours à la mesure
Avec Avenir Souveraineté, EDF, Michelin, Safran et leurs partenaires cherchent à structurer une nouvelle approche des dépendances économiques françaises et européennes.
L'objectif annoncé de 50 millions d'euros sur cinq ans traduit une volonté de financer durablement la recherche et le dialogue autour de ces enjeux.
Cette initiative témoigne également d'une évolution : la souveraineté n'est plus seulement une question de défense nationale ou de politique industrielle.
Elle concerne désormais l'énergie, les technologies, les données, la santé, les infrastructures, le financement et les chaînes d'approvisionnement.
Pour les entreprises françaises, la question centrale reste cependant opérationnelle.
Comment réduire les dépendances critiques sans compromettre la compétitivité, l'innovation et les échanges internationaux ?La réponse ne viendra pas uniquement des grandes entreprises fondatrices.
Elle dépendra aussi de la capacité des PME, des chercheurs, des investisseurs et des institutions européennes à transformer les connaissances produites en décisions concrètes.
