L’intelligence artificielle n’est plus seulement présentée comme un outil d’innovation dans les grandes entreprises. Elle commence désormais à apparaître directement dans leurs plans de productivité et de réduction structurelle des coûts.

Société Générale vient d’en donner une illustration particulièrement concrète.

Le groupe bancaire français a présenté, lundi 21 septembre 2026, son nouveau plan stratégique à horizon 2029. Après plusieurs années consacrées à simplifier ses activités et restaurer sa rentabilité, la banque veut désormais entrer dans une phase de croissance plus rentable.

Et l’intelligence artificielle doit participer à cette équation.

Société Générale veut ramener ses coûts sous 16,3 milliards d’euros

Le premier objectif du plan 2029 de Société Générale concerne directement ses dépenses.

La banque prévoit une réduction de sa base de coûts d’environ 2 % par rapport au niveau attendu en 2026 afin de passer sous 16,3 milliards d’euros en 2029.

Dans le même temps, Société Générale vise une croissance moyenne de ses revenus d’environ 3 % par an entre 2026 et 2029.

L’équation est donc relativement claire : faire progresser les revenus tout en réduisant les dépenses afin d’augmenter mécaniquement la rentabilité du groupe.

La banque vise ainsi un coefficient d’exploitation inférieur à 55 % en 2029.

Cet indicateur mesure le rapport entre les charges d’exploitation d’une banque et ses revenus. Plus il diminue, plus une part importante du chiffre d’affaires peut être transformée en résultat.

Pour y parvenir, Société Générale ne compte pas uniquement sur des mesures traditionnelles de rationalisation.

L’intelligence artificielle entre directement dans le plan de réduction des coûts

C’est probablement l’élément le plus structurant de l’annonce.

Dans sa feuille de route stratégique officielle, Société Générale indique vouloir poursuivre ses efforts de réduction des coûts grâce à plusieurs leviers : simplification, efficacité opérationnelle, transformation technologique mais également « l’accélération progressive et responsable du déploiement de l’intelligence artificielle ».

Selon Reuters, qui détaille les objectifs financiers du nouveau plan, les économies doivent également provenir d’une diminution des dépenses informatiques et des achats ainsi que d’une réduction des coûts salariaux par attrition naturelle.

Il serait donc incorrect d’attribuer l’intégralité des économies promises à l’intelligence artificielle.

Société Générale ne communique d’ailleurs pas de montant précis correspondant aux économies directement générées par l’IA.

Mais le signal envoyé est important.

L’intelligence artificielle apparaît désormais noir sur blanc dans un plan financier de réduction structurelle des coûts d’un des principaux groupes bancaires français.

L’IA passe de l’expérimentation à la productivité

Pendant plusieurs années, les grandes entreprises ont principalement abordé l’IA générative comme un sujet d’expérimentation.

Copilotes internes, assistants conversationnels, génération documentaire, analyse de données ou outils de développement : les entreprises cherchaient essentiellement à identifier les usages les plus prometteurs.

Cette période évolue rapidement.

L’IA commence désormais à être évaluée sur des indicateurs beaucoup plus directement économiques :

  • nombre d’heures de travail économisées ;
  • processus automatisés ;
  • réduction des coûts informatiques ;
  • diminution du temps nécessaire au traitement d’un dossier ;
  • productivité par salarié ;
  • réduction du coût d’une opération ;
  • retour sur investissement des solutions déployées.

Ce basculement intervient alors que l’écart d’adoption de l’intelligence artificielle se creuse entre les PME et les grandes entreprises françaises.

En 2025, selon les données de l’Insee analysées par Entreprisma, 58 % des entreprises françaises de 250 salariés ou plus utilisaient déjà au moins une technologie d’intelligence artificielle, contre seulement 15 % des structures de 10 à 49 salariés.

Le plan présenté par Société Générale donne désormais une autre dimension à cet écart : les grands groupes ne cherchent plus seulement à adopter l’IA, mais à la transformer en gains de productivité mesurables.

Pourquoi une banque peut tirer beaucoup de valeur de l’IA

Le secteur bancaire constitue un terrain particulièrement favorable à l’automatisation.

Une grande banque traite chaque jour des quantités considérables de données, de documents, de contrôles et de processus standardisés.

L’intelligence artificielle peut notamment intervenir dans :

  • l’analyse documentaire ;
  • la recherche d’informations internes ;
  • l’assistance aux conseillers ;
  • le développement informatique ;
  • certaines opérations de conformité ;
  • l’analyse de données financières ;
  • le traitement de demandes clients ;
  • la détection d’anomalies ;
  • l’automatisation de tâches administratives ;
  • la production et la synthèse de documents.

Pris séparément, certains gains peuvent sembler modestes.

Mais appliqués à plusieurs dizaines de milliers de salariés et à des millions d’opérations, quelques minutes économisées sur un processus peuvent représenter des montants considérables à l’échelle d’un groupe international.

C’est précisément ce qui différencie désormais les expérimentations autour de l’IA de son industrialisation.

Pour les entreprises qui souhaitent comprendre cette évolution, Entreprisma consacre un dossier complet à l’intelligence artificielle dans les entreprises, ainsi qu’un guide sur l’intégration de l’IA dans les PME.

Société Générale vise une rentabilité de 13 à 14 % en 2029

La réduction des coûts n’est évidemment pas une finalité.

Elle doit permettre à Société Générale d’améliorer fortement sa rentabilité.

Le groupe vise une rentabilité des fonds propres tangibles, ou ROTE, comprise entre 13 % et 14 % en 2029.

À partir de 2030, l’ambition doit même dépasser 15 %.

Société Générale prévoit également de maintenir son ratio CET1 au-dessus de 13 %, un indicateur particulièrement surveillé dans le secteur bancaire puisqu’il permet d’évaluer le niveau de fonds propres disponibles au regard des risques supportés par l’établissement.

Cette progression doit reposer simultanément sur trois leviers :

  1. une croissance maîtrisée des revenus ;
  2. une réduction durable des coûts ;
  3. une allocation plus stricte du capital vers les activités considérées comme les plus rentables.

Le groupe veut notamment poursuivre son développement dans la banque de financement et d’investissement, la banque privée, l’assurance, la mobilité et certains services financiers internationaux.

Plus de 13 milliards d’euros de distributions ordinaires

L’autre chiffre majeur du plan concerne directement les actionnaires.

Société Générale prévoit de conserver un taux de distribution correspondant à 50 % du résultat net publié.

Cette enveloppe doit être répartie de manière équilibrée entre :

  • les dividendes versés en numéraire ;
  • les rachats d’actions.

Selon les projections communiquées par la banque, cette politique pourrait représenter plus de 13 milliards d’euros de distributions ordinaires entre 2026 et 2029.

Société Générale anticipe parallèlement une progression annuelle moyenne du dividende par action comprise entre 10 % et 15 % sur la période.

Mais ces 13 milliards d’euros ne représentent qu’une première composante.

Comment Société Générale arrive à plus de 21 milliards d’euros

La banque pourrait également redistribuer une partie de son capital considéré comme excédentaire.

Société Générale veut maintenir son ratio CET1 au-dessus de 13 %.

Si le groupe accumule davantage de capital que ce seuil et décide de redistribuer l’intégralité de cet excédent, cette deuxième enveloppe pourrait atteindre environ 8 milliards d’euros entre 2026 et 2029.

Le calcul devient alors :

plus de 13 milliards d’euros de distributions ordinaires + environ 8 milliards d’euros de capital excédentaire = plus de 21 milliards d’euros potentiellement redistribués aux actionnaires.

Il existe cependant une nuance essentielle.

Ces 21 milliards d’euros ne constituent pas une distribution garantie.

Le montant dépendra des résultats futurs de la banque, de la génération de capital, de l’environnement économique, des exigences réglementaires et des décisions prises par Société Générale au cours des prochaines années.

Il serait également trompeur de présenter ces 21 milliards d’euros comme le résultat direct des économies réalisées grâce à l’IA.

Il s’agit de deux éléments du même plan stratégique, mais pas d’une relation comptable directe.

Les investisseurs accueillent favorablement le plan

La réaction initiale des marchés a été positive.

Selon Reuters, le titre Société Générale progressait d’environ 3,8 % à l’ouverture après la présentation du plan, contre environ 1,3 % pour l’indice bancaire européen.

Le contraste est important avec septembre 2023.

La présentation du précédent plan stratégique avait alors fortement déçu les investisseurs et provoqué une chute du titre.

Trois ans plus tard, le contexte est différent.

La banque a simplifié une partie de ses activités, renforcé sa discipline financière et amélioré ses résultats. Son action a fortement progressé depuis début 2025.

La prochaine étape consiste désormais à démontrer que cette amélioration peut se poursuivre sans dépendre uniquement des réductions de coûts.

Réduire les coûts ne suffira pas

Le principal risque du nouveau plan serait de réduire l’analyse à une équation simple : moins de dépenses, davantage de rentabilité et davantage de capital distribué.

Société Générale doit également réussir à faire progresser ses revenus d’environ 3 % par an.

La banque évolue dans un environnement profondément transformé par la numérisation des services financiers, la concurrence des fintech et l’investissement massif des grands établissements bancaires dans leurs infrastructures technologiques.

L’IA peut donc devenir simultanément un moyen de réduire les coûts et un impératif d’investissement.

C’est tout le paradoxe de cette transformation.

Pour économiser durablement grâce à l’intelligence artificielle, les entreprises doivent d’abord investir dans les modèles, les infrastructures, la donnée, la cybersécurité, l’intégration logicielle et la formation des collaborateurs.

C’est également pourquoi le choix et l’intégration des solutions d’IA deviennent un véritable enjeu stratégique pour les entreprises.

L’IA devient une variable financière pour les grandes entreprises

Le cas Société Générale dépasse finalement largement le secteur bancaire.

Une nouvelle étape de l’adoption de l’intelligence artificielle commence à se dessiner.

La première consistait à tester la technologie.

La deuxième consistait à identifier des cas d’usage.

La troisième consiste désormais à transformer ces usages en gains financiers mesurables.

Pour les directions générales, la question évolue donc rapidement.

Il ne s’agit plus seulement de demander : « utilisons-nous l’intelligence artificielle ? »

La question devient :

« Combien de productivité supplémentaire cette technologie peut-elle réellement générer ? »

Et derrière cette interrogation apparaissent immédiatement d’autres sujets : organisation du travail, recrutements, investissements informatiques, compétences, automatisation et évolution des effectifs.

Société Générale précise d’ailleurs que son plan repose également sur une réduction des coûts salariaux par attrition naturelle.

Cette transformation doit donc être regardée dans son ensemble.

Société Générale pourrait préfigurer les plans stratégiques de demain

Le plan 2029 de Société Générale pourrait ainsi illustrer une évolution qui dépassera largement la banque française.

À mesure que les outils d’intelligence artificielle deviennent suffisamment fiables pour être déployés à grande échelle, les dirigeants et les investisseurs demanderont progressivement des résultats économiques concrets.

Les annonces autour de l’IA seront moins jugées sur le nombre de projets lancés que sur leur capacité à améliorer :

  • les marges ;
  • les coûts ;
  • la productivité ;
  • les délais de traitement ;
  • la croissance ;
  • le rendement du capital investi.

C’est probablement la véritable rupture derrière l’annonce de Société Générale.

L’intelligence artificielle n’est plus seulement intégrée à la stratégie technologique du groupe. Elle commence à entrer directement dans son équation financière.

Et à horizon 2029, Société Générale devra démontrer qu’elle peut convertir cette promesse en résultats : moins de 16,3 milliards d’euros de coûts, une rentabilité comprise entre 13 % et 14 %, une croissance annuelle moyenne des revenus d’environ 3 % et potentiellement plus de 21 milliards d’euros redistribués aux actionnaires.