La Russie prend le contrôle des activités d’Auchan

Le risque géopolitique vient de se matérialiser pour l’un des plus grands distributeurs français encore présents en Russie.

Le président russe Vladimir Poutine a signé un décret plaçant les activités locales d’Auchan sous administration temporaire, aux côtés notamment des actifs russes de Nestlé et de plusieurs autres groupes occidentaux.

La gestion de la filiale russe d’Auchan est confiée à L.E.V. Management, une société basée à Moscou et créée en 2024.

D’après Reuters, l’opération concerne un réseau encore considérable.

Fin 2025, Auchan employait 24 236 personnes en Russie et exploitait 229 magasins.

Le groupe a réalisé 127 milliards de roubles de chiffre d’affaires au premier semestre 2026, soit environ 1,5 milliard de dollars.

La Russie reste donc loin d’être une implantation marginale pour l’enseigne française.

Auchan ne perd pas encore juridiquement la propriété de ses actifs

La distinction est importante.

La décision russe ne constitue pas, à ce stade, un transfert formel de propriété.

Le mécanisme d’administration temporaire permet à un gestionnaire désigné par les autorités russes de prendre le contrôle des actifs et de leur exploitation sans modifier immédiatement leur propriétaire juridique.

Autrement dit, Auchan conserve formellement ses participations mais n’en contrôle plus directement la gestion.

Selon le média économique russe Vedomosti, le décret concerne notamment 99,99858 % du capital de la société russe Auchan, jusqu’ici détenu par la société française Sogepar.

Le précédent créé depuis 2023 rend néanmoins cette étape particulièrement sensible.

Dans plusieurs dossiers impliquant des entreprises occidentales, l’administration temporaire a ensuite été suivie par une cession ou un transfert des actifs à des investisseurs russes.

229 magasins et plus de 24 000 salariés concernés

Auchan est installé en Russie depuis 2002.

Contrairement à de nombreuses entreprises occidentales qui ont quitté ou fortement réduit leurs activités après l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie en 2022, le distributeur français a maintenu une présence importante dans le pays.

Cette implantation représente aujourd’hui :

  • 229 magasins ;
  • 24 236 salariés à fin 2025 ;
  • environ 127 milliards de roubles de ventes au premier semestre 2026.

Ces chiffres donnent une autre dimension à la décision russe.

Il ne s’agit pas simplement de quelques actifs résiduels laissés dans le pays.

Moscou intervient sur un réseau de distribution toujours opérationnel et générant plus d’un milliard de dollars de revenus en seulement six mois.

Pour suivre plus largement les mouvements des grands groupes français, Entreprisma rassemble ses analyses dans son dossier consacré à l’actualité des entreprises, acquisitions, restructurations et investissements.

Les magasins Auchan continuent de fonctionner

La prise de contrôle ne signifie pas que les magasins ferment.

Auchan Retail Russia a indiqué au média russe RBC avoir demandé des précisions aux autorités concernant les conséquences du décret.

L’entreprise affirme que ses magasins et autres installations continuent actuellement de fonctionner normalement.

La situation est donc paradoxale.

Pour les consommateurs russes, l’enseigne peut continuer à apparaître presque inchangée.

Mais derrière les magasins, la gouvernance de l’entreprise vient d’être profondément modifiée.

La société française qui détenait les actifs n’en contrôle désormais plus directement la gestion opérationnelle.

Pourquoi la Russie vise-t-elle Auchan ?

Moscou présente ces interventions dans un contexte plus large de confrontation économique avec les pays occidentaux.

Le porte-parole du Kremlin Dmitri Peskov a expliqué que l’origine des entreprises dans des pays considérés comme « inamicaux » par la Russie faisait partie des éléments pris en compte par les autorités.

La France appartient à cette catégorie russe depuis l’adoption des sanctions occidentales liées à la guerre en Ukraine.

Il faut toutefois distinguer cette justification politique officielle des motivations économiques particulières à chaque entreprise.

Dans le cas précis d’Auchan, les autorités russes n’ont pas publiquement détaillé l’ensemble des motifs économiques ayant conduit à la mesure.

L’entreprise est néanmoins prise dans un mouvement beaucoup plus large de reprise de contrôle d’actifs occidentaux par Moscou.

Plus de 50 milliards de dollars d’actifs privés déjà saisis depuis 2022

L’affaire Auchan n’est pas isolée.

Selon une estimation réalisée en 2025 par le cabinet juridique moscovite NSP et rapportée par Reuters, plus de 50 milliards de dollars d’actifs privés auraient été saisis par l’État russe depuis 2022, y compris des actifs appartenant à des entreprises étrangères.

Le mécanisme d’administration temporaire a été créé en 2023.

Depuis, Moscou l’a utilisé contre plusieurs entreprises occidentales.

Parmi les précédents les plus connus figurent :

  • Danone ;
  • Carlsberg ;
  • Fortum ;
  • plusieurs autres sociétés étrangères présentes sur le marché russe.

Dans certains dossiers, la mise sous administration temporaire a précédé la vente des activités à des acheteurs russes.

C’est précisément ce précédent qui rend la situation d’Auchan stratégique.

Le précédent Danone montre jusqu’où le mécanisme peut aller

Le cas Danone fournit un point de comparaison particulièrement important pour les entreprises françaises.

En juillet 2023, Moscou avait placé la filiale russe du groupe agroalimentaire sous administration temporaire.

Danone avait perdu le contrôle opérationnel de ses activités avant de finir par céder sa participation russe en 2024.

Cela ne signifie pas qu’Auchan suivra nécessairement exactement la même trajectoire.

Mais le mécanisme utilisé aujourd’hui est comparable.

Une administration présentée juridiquement comme temporaire peut créer une situation dans laquelle le propriétaire occidental ne maîtrise plus réellement le calendrier ni les conditions d’une éventuelle sortie.

Le contraste est d’autant plus intéressant que Danone poursuit aujourd’hui une profonde réallocation de ses investissements industriels en Europe, comme le montre la transformation du site Blédina analysée par Entreprisma.

Quitter la Russie est devenu extrêmement coûteux pour les entreprises occidentales

Depuis 2022, Moscou a progressivement durci les règles applicables aux sociétés étrangères souhaitant céder leurs activités russes.

Les entreprises originaires de pays considérés comme inamicaux peuvent notamment être confrontées à :

  • des autorisations administratives obligatoires ;
  • des décotes importantes sur la valeur de leurs actifs ;
  • des contributions financières spécifiques lors de leur sortie ;
  • la nécessité de trouver un acquéreur accepté par les autorités ;
  • des délais et procédures de validation particulièrement contraignants.

Le marché russe est ainsi devenu un cas extrême de risque géopolitique appliqué directement aux actifs d’entreprise.

Entreprisma analysait déjà cette problématique dans son dossier sur l’adaptation des entreprises françaises à la géopolitique commerciale.

Pour un groupe international, l’exposition à un pays ne se mesure donc plus uniquement par son chiffre d’affaires potentiel.

Elle doit également intégrer la capacité réelle à récupérer, céder ou contrôler les actifs investis localement.

Auchan se retrouve face à trois scénarios

L’administration temporaire ouvre désormais plusieurs trajectoires possibles.

1. Auchan conserve juridiquement ses actifs mais perd durablement leur gestion

Le caractère temporaire de la mesure n’impose pas nécessairement une cession immédiate.

Les actifs pourraient rester juridiquement détenus par Auchan tandis que leur exploitation demeure confiée à un administrateur désigné en Russie.

Pour le groupe français, cette situation limiterait fortement le contrôle opérationnel exercé sur sa filiale.

2. Moscou prépare une future vente des activités

C’est le scénario que les précédents Danone ou Carlsberg rendent particulièrement important à surveiller.

L’administration temporaire peut constituer une phase intermédiaire avant une vente à un investisseur russe.

Les conditions financières seraient alors déterminantes pour Auchan.

3. La situation évolue dans le cadre des relations entre la Russie et l’Europe

La décision intervient dans un environnement géopolitique particulièrement instable.

Les sanctions européennes, les mesures de rétorsion russes et l’évolution de la guerre en Ukraine peuvent encore modifier les conditions imposées aux entreprises occidentales.

À ce stade, il est donc impossible de conclure que la perte de contrôle deviendra définitivement une perte de propriété.

Nestlé et d’autres groupes occidentaux sont également concernés

Auchan n’est pas seul.

Le même décret place également sous administration temporaire plusieurs actifs appartenant à Nestlé, ainsi qu’à d’autres entreprises étrangères.

Nestlé exploite notamment six usines et emploie environ 7 000 personnes en Russie.

Le groupe suisse a indiqué vouloir prendre les mesures nécessaires pour défendre ses droits et assurer la continuité de son activité.

Le décret touche également des activités liées à FM Logistic et à l’ancienne implantation russe de Leroy Merlin, désormais exploitée sous la marque Lemana Pro.

La mesure dépasse donc largement le seul dossier Auchan.

Elle montre une nouvelle accélération de la reprise de contrôle par Moscou d’entreprises liées à plusieurs groupes européens.

Le risque pays revient au centre de la stratégie des multinationales

L’affaire Auchan rappelle une réalité parfois reléguée derrière les indicateurs financiers classiques.

Posséder une entreprise ou des actifs à l’étranger ne garantit pas toujours la capacité à les contrôler.

Une usine, une chaîne de magasins ou une filiale peut conserver une valeur comptable importante tout en devenant extrêmement difficile à céder ou à gérer lorsqu’un environnement politique se dégrade.

Pour les directions financières et stratégiques, plusieurs paramètres deviennent alors essentiels :

  • concentration géographique du chiffre d’affaires ;
  • protection juridique des investissements ;
  • exposition aux sanctions ;
  • dépendance à des autorisations administratives locales ;
  • capacité à rapatrier les bénéfices ;
  • conditions de sortie du pays ;
  • sécurité des infrastructures et du personnel.

La Russie constitue aujourd’hui l’un des exemples les plus extrêmes de cette transformation du risque pays en risque directement inscrit au bilan des entreprises.

Pour Auchan, la question n’est plus seulement de rester ou de partir

Pendant plusieurs années, le débat entourant Auchan concernait principalement son choix de maintenir ses activités en Russie malgré le départ de nombreux groupes occidentaux.

La situation vient de changer.

Le groupe n’est désormais plus seul à décider du fonctionnement de ses propres activités locales.

L’administration temporaire retire une partie essentielle de ce contrôle.

La question n’est donc plus simplement de savoir si Auchan souhaite rester en Russie.

Elle devient :

que peut encore décider Auchan sur des actifs dont la gestion vient d’être transférée par décret à une société russe ?

La réponse dépendra des prochaines décisions du Kremlin, de l’évolution des relations entre la Russie et les pays européens et de la capacité juridique du groupe français à défendre ses intérêts.

Pour l’instant, les magasins restent ouverts.

Mais la gouvernance, elle, a déjà changé.