La souveraineté numérique peut-elle se construire à l’échelle d’un service local ? À Crozon, Aurélien Gillet veut en faire une question concrète : où vont les informations confiées à une application, quels fournisseurs les traitent et comment financer un service qui refuse de les exploiter au détriment de ses utilisateurs ?
Le fondateur présente Mana comme une « assistante territoriale intelligente ». L’utilisateur renseigne sa commune, puis cherche un lieu à découvrir, une activité ou une mission de bénévolat. Derrière cette porte d’entrée simple, le projet rassemble plusieurs services consacrés au territoire, aux associations et à la mémoire familiale.
Interrogé par Entreprisma, Aurélien Gillet défend une ligne : maîtriser ce qui peut l’être, reconnaître les dépendances restantes et faire de la protection des personnes un critère de décision. Une ambition dont la crédibilité se jouera autant dans les détails du fonctionnement que dans les déclarations de principe.
Mana : partir d’un besoin local pour parler de souveraineté numérique
Trouver un sentier, une plage, un parc ou une association près de chez soi : ce sont les demandes auxquelles Mana.bzh entend répondre.
Le service propose aussi un « swipe solidaire » pour découvrir des missions de bénévolat. Lorsqu’une proposition intéresse l’utilisateur, celui-ci peut être redirigé vers la plateforme publique JeVeuxAider.gouv.fr.
L’objectif décrit par Aurélien Gillet consiste à faciliter l’accès à des ressources qui existent déjà, mais restent dispersées entre plusieurs sites et bases de données. L’intelligence artificielle sert ici d’interface entre une demande et les informations du territoire.
Cette approche déplace le débat sur la souveraineté numérique. Pour l’habitant, l’enjeu devient celui d’un service quotidien : obtenir une réponse utile sans perdre la maîtrise des informations qu’il lui confie.
Reste à distinguer cette intention de sa mise en œuvre. Un service peut afficher une identité locale tout en reposant sur une chaîne technique internationale. Aurélien Gillet ne prétend pas échapper entièrement à cette réalité.
Mistral pour les conversations, d’autres IA pour construire le service
Pendant l’entretien, le fondateur distingue deux usages de l’intelligence artificielle.
Pour le chat génératif qui traite les données des utilisateurs, il indique recourir à Mistral AI. Il affirme également que les données inscrites dans Mana sont hébergées en France et restent sur le territoire européen.
Pour développer le projet, en revanche, il explique utiliser aussi des outils étrangers, notamment Claude, Qwen et OpenAI, comme aides au code ou à l’architecture.
La distinction est centrale : les outils qui aident à concevoir un service et ceux qui traitent les conversations de ses utilisateurs ne remplissent pas la même fonction. Aurélien Gillet défend ainsi une maîtrise ciblée des traitements, sans présenter Mana comme indépendante de toutes les technologies qui font fonctionner Internet.
Cette position rejoint une question plus large, abordée dans notre analyse de Mistral AI et des infrastructures de souveraineté : quelle partie de la chaîne veut-on réellement contrôler ?
Pour Mana, le recours déclaré à Mistral et l’hébergement français constituent des choix revendiqués. Ils ne suffisent toutefois pas, à eux seuls, à établir le trajet de chaque donnée. Le mode de déploiement, les prestataires et les conditions d’accès restent des éléments déterminants pour apprécier la portée de ces engagements.
Les données publiques posent aussi un problème de protection
L’un des passages les plus concrets de l’entretien concerne les associations.
Avec ManaFrance, Aurélien Gillet veut rendre les structures associatives plus faciles à découvrir, y compris lorsqu’elles ne disposent pas d’un site internet. Il explique avoir créé des fiches à partir de données publiques, dans un format lisible par les intelligences artificielles.
Mais une information publique peut aussi exposer une personne.
Le siège d’une association correspond parfois au domicile d’un responsable bénévole. Aurélien Gillet rapporte avoir reçu un signalement à ce sujet. Il explique supprimer de Mana les informations concernées lorsqu’elles lui sont signalées, tout en soulignant qu’elles peuvent rester présentes dans la source gouvernementale.
Il reconnaît aussi la nécessité de masquer ces adresses dans les données republiées.
Cet exemple donne une portée très pratique à son discours sur la souveraineté numérique. Garder les données en France ne résout pas toutes les questions : il faut également décider quelles informations afficher, à qui et pour quel usage.
Le point à suivre sera donc le traitement de ces situations au-delà des signalements individuels. Une protection durable suppose de repérer les informations problématiques avant qu’une personne ait besoin de demander leur retrait.
Des engagements qui doivent pouvoir être examinés
Pour permettre de vérifier ses déclarations, Aurélien Gillet renvoie aux mentions légales de ManaFrance et indique que le code est auditable.
Les mentions légales désignent l’association Alliance MANA comme éditrice de ManaFrance et annoncent un hébergement chez OVH, avec des serveurs situés en France.
Ces éléments documentent le cadre déclaré du service. L’entretien ne constitue cependant pas un audit indépendant de son architecture, de sa sécurité ou de l’ensemble de ses traitements.
Cette distinction compte particulièrement pour ManaFamily. Le service permet, selon son fondateur, de conserver gratuitement des histoires, des souvenirs et des recettes dans un carnet familial privé. Aurélien Gillet le présente comme une alternative aux réseaux sociaux pour ces échanges entre proches.
La confiance porte alors sur des contenus personnels, parfois destinés à rester accessibles pendant de nombreuses années. La localisation de l’hébergement devient une composante d’une responsabilité plus large : préserver la confidentialité, expliquer les accès et assurer la continuité du service.
Une API moins chère ne suffit pas à justifier un changement
La souveraineté numérique devient un choix entrepreneurial lorsqu’elle impose un arbitrage entre coût, performance et protection des utilisateurs.
Interrogé sur l’hypothèse d’une API étrangère beaucoup moins chère, Aurélien Gillet refuse le compromis si cette économie se fait, selon lui, au détriment de l’utilisateur.
Sa position place donc une limite à la recherche du moindre coût. La protection des données et l’éthique doivent peser dans la sélection des fournisseurs, même lorsque d’autres solutions présentent un avantage tarifaire.
L’entretien ne chiffre pas le surcoût éventuel de ces décisions. Il permet en revanche d’identifier le principe que le fondateur souhaite appliquer.
La question sera de savoir comment maintenir cette ligne lorsque les usages augmenteront. Davantage de conversations, de stockage et d’assistance signifient aussi davantage de ressources à financer. Les choix techniques et le modèle économique devront alors rester cohérents.
Ce lien entre architecture et responsabilité traverse également notre entretien avec Christophe Bouron, cofondateur d’Ofelia, consacré à la place de l’IA dans les organisations.
Qui finance les services gratuits de Mana ?
Aurélien Gillet souhaite maintenir la gratuité des usages territoriaux de Mana.bzh. Pour financer le projet, il décrit plusieurs pistes.
La première est une offre complémentaire d’environ 12 euros par mois pour les professionnels et associations souhaitant une vitrine personnalisée et des services supplémentaires. Il évoque notamment une aide administrative pour les procès-verbaux, les assemblées générales et les adhésions.
Selon ses explications, revendiquer une fiche et accéder à l’Extranet pour publier une demande de bénévolat restent gratuits.
Il cite aussi les dons ponctuels ou réguliers et l’étude de financements publics régionaux ou européens.
Ces éléments décrivent le financement envisagé. L’entretien ne précise ni le montant des revenus effectivement perçus ni le nombre d’abonnés payants.
Il faut également distinguer les différentes offres de l’écosystème : lors de notre consultation, Mana.bzh mentionnait une option Super MANA à 9 euros par mois et par personne, autour de fonctions supplémentaires d’assistance et de mémoire. La gratuité des usages de base ne signifie donc pas l’absence de toute offre payante.
Pour le fondateur, l’enjeu est de trouver des revenus compatibles avec les engagements du projet. Pour les utilisateurs, il sera de comprendre précisément ce qui reste gratuit, ce qui relève d’une option et ce qui finance la durée.
La presqu’île de Crozon comme prochaine épreuve de terrain
Aurélien Gillet veut désormais observer l’utilité de Mana dans un périmètre concret.
Il souhaite mener une expérimentation à l’été 2027 sur la presqu’île de Crozon et les communes voisines, dans un ensemble d’une dizaine de communes allant de Pont-de-Buis à Crozon. Il aimerait travailler avec l’office de tourisme.
Cette perspective reste un objectif exprimé pendant l’entretien : elle ne constitue ni un partenariat confirmé ni un déploiement déjà réalisé.
Le projet comporte encore des chantiers. ManaHome, qu’il décrit comme un annuaire territorial enrichi de professionnels et de structures lucratives, nécessite notamment un travail de catégorisation pour répondre à des recherches précises. Aurélien Gillet précise que cet ensemble « n’est pas encore prêt ».
L’expérimentation locale devra donc permettre de confronter les fonctionnalités aux besoins des habitants : trouvent-ils une information pertinente, découvrent-ils une activité ou passent-ils à l’action après une proposition de bénévolat ?
Si les résultats sont pertinents, le fondateur envisage une extension à d’autres communautés de communes bretonnes, puis à des échelles départementale et régionale.
Avec Mana, Aurélien Gillet propose de juger la souveraineté numérique à travers des décisions observables : le traitement des conversations, la publication des données, le choix des fournisseurs et le financement du service. La prochaine étape consistera à démontrer que ces choix peuvent tenir ensemble, dans l’usage et dans la durée.
