Gouvernance UBS : quand la politique s'invite dans la gouvernance
La course à la succession chez UBS dépasse le cadre du conseil. L'interventionnisme politique suisse teste la gouvernance d'une banque systémique, un cas d'école pour le secteur financier.
La succession à la tête d'UBS est devenue un enjeu politique majeur en Suisse. Le gouvernement et le parlement exercent une pression inédite sur le conseil d'administration pour la nomination du prochain CEO, transformant cette décision de gouvernance en une affaire d'État en raison de la taille systémique de la banque après le rachat de Credit Suisse.

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La recherche du successeur de Sergio Ermotti à la tête d'UBS n'est plus une simple procédure interne. Elle est devenue une affaire d'État en Suisse. Depuis le sauvetage de Credit Suisse en mars 2023, la banque qui en a résulté pèse près de 1 700 milliards de dollars, soit près du double du PIB helvétique. Cette taille démesurée transforme une décision relevant de la gouvernance d'entreprise en un enjeu de stabilité nationale. Le gouvernement et le parlement suisses entendent avoir leur mot à dire, mettant le conseil d'administration présidé par Colm Kelleher sous une pression inédite. Ce bras de fer entre l'indépendance du conseil et l'intérêt politique national constitue un test majeur pour le capitalisme européen.
Un géant bancaire sous haute surveillance étatique
Le rachat forcé de Credit Suisse, orchestré par les autorités suisses pour éviter un effondrement aux conséquences mondiales, a créé un mastodonte. Selon les derniers chiffres de la Banque Nationale Suisse, le bilan consolidé d'UBS représente un risque systémique que le pays ne peut ignorer. Sergio Ermotti, rappelé en urgence pour piloter cette fusion titanesque, a une mission claire : intégrer les activités, réduire les risques et stabiliser le navire. Son départ, prévu autour de 2027, est donc un point de bascule critique, selon Bloomberg.
Cette situation explique l'immixtion du politique. La faillite de Credit Suisse a été un traumatisme national, et personne à Berne ne veut revivre un tel scénario. La question n'est plus seulement de savoir qui est le plus compétent pour diriger la plus grande banque de gestion de fortune au monde, mais qui offre les meilleures garanties de prudence et d'alignement avec les intérêts suisses. La surveillance exercée par la FINMA, le régulateur financier, se double désormais d'une pression politique diffuse mais intense. Le souvenir de la quasi-faillite de son rival historique, qui a mis en lumière des défaillances systémiques, hante les esprits et justifie cette vigilance accrue, bien au-delà des cas de défaillances d'entreprises classiques.
- Contexte : Le rachat de Credit Suisse a fait d'UBS une banque dont le bilan pèse près de 200% du PIB suisse.
- Enjeu : Le départ du CEO Sergio Ermotti, prévu vers 2027, est considéré comme un risque pour la stabilité financière du pays.
- Pression : Le gouvernement et le parlement suisses exercent une influence pour s'assurer que le prochain dirigeant soit jugé suffisamment "sûr".
- Conséquence : La décision du conseil d'administration est scrutée comme une affaire d'État, défiant les principes d'indépendance.
Le "passeport suisse", un critère non négociable ?
« Il est impensable que le prochain patron d'UBS ne soit pas Suisse », déclarait récemment un parlementaire influent à la Neue Zürcher Zeitung. Cette exigence, relayée par plusieurs figures politiques, cristallise le débat. Le conseil d'administration d'UBS se retrouve pris en étau. Sa responsabilité fiduciaire l'oblige à choisir le meilleur candidat pour maximiser la valeur pour les actionnaires, quelle que soit sa nationalité. Mais l'environnement politique suggère qu'un choix "étranger" serait perçu comme une provocation.
Cette demande de "préférence nationale" n'est pas qu'un réflexe protectionniste. Elle traduit une volonté de s'assurer que le dirigeant de l'entité la plus critique du pays soit pleinement ancré dans l'écosystème local et redevable devant ses institutions. L'argument est que seul un citoyen suisse pourrait comprendre les subtilités du consensus helvétique et résister aux pressions des marchés internationaux si elles entraient en conflit avec l'intérêt national. C'est une vision qui rappelle la tendance de fond à un certain interventionnisme, visible même dans des contextes différents comme la politique économique française. La question fondamentale de la gouvernance est posée : le conseil doit-il servir les actionnaires ou la nation ?
Un expert en gouvernance d'entreprise, s'exprimant sous couvert d'anonymat, résume le dilemme : « Le conseil d'UBS est sur une corde raide. S'il nomme un non-Suisse jugé plus compétent, il affrontera une guérilla politique. S'il cède et choisit un Suisse moins qualifié, il s'expose à des poursuites d'actionnaires. » La marge de manœuvre est donc extrêmement mince.
La bataille des profils : banquiers d'affaires contre gestionnaires de fortune
La presse financière, notamment le Financial Times, a déjà identifié les principaux prétendants internes. D'un côté, Iqbal Khan, le charismatique patron de la division mondiale de gestion de fortune (Global Wealth Management). De l'autre, Rob Karofsky, qui dirige la banque d'investissement. Ce duel interne est en soi un choix stratégique. Nommer Khan signalerait une concentration encore plus forte sur la gestion de fortune, l'activité la plus stable et la plus rentable d'UBS. Choisir Karofsky indiquerait une volonté de maintenir une banque d'investissement puissante, plus volatile mais capable de générer des profits substantiels.
Les candidats sous le microscope
Iqbal Khan, citoyen suisse d'origine pakistanaise, coche la case de la nationalité et incarne le cœur de métier d'UBS. Sa nomination serait rassurante pour les marchés et les politiques. Rob Karofsky, de nationalité américaine, représente le profil du banquier d'affaires globalisé, potentiellement plus risqué aux yeux de Berne. D'autres noms circulent, y compris des candidats externes qui pourraient être une solution pour sortir de l'équation politique. Le processus de sélection est aussi complexe que celui observé lors d'autres successions à haut risque, comme celle de Tim Cook chez Apple, où l'avenir stratégique de l'entreprise est en jeu.
Le conseil d'administration pourrait aussi opter pour une solution de compromis, en nommant un CEO au profil plus gestionnaire et en répartissant le pouvoir entre les différentes divisions. Chaque option comporte ses propres risques et avantages, et la décision finale enverra un message puissant sur la direction que prendra la banque pour la prochaine décennie.
L'onde de choc : leçons pour la gouvernance en Europe ?
Ce qui se joue à Zurich est observé avec une attention particulière à Paris, Francfort et Londres. Le cas UBS pourrait créer un précédent pour toutes les banques européennes jugées systémiques. Si un État parvient à imposer ses vues dans le choix du dirigeant de son principal établissement financier, l'autonomie des conseils d'administration, pierre angulaire de la gouvernance d'entreprise moderne, serait remise en cause. Les dirigeants de BNP Paribas ou de la Deutsche Bank savent que dans une crise future, ils pourraient faire face à des pressions similaires.
Pour la France, l'enjeu est double. D'une part, la stabilité du secteur bancaire européen dépend de la bonne gestion de colosses comme UBS. D'autre part, pour la clientèle fortunée, notamment sur la Côte d'Azur, la stratégie du premier gestionnaire de fortune mondial n'est pas neutre. Un changement de cap pourrait affecter les produits, le niveau de service et l'appétit pour le risque proposés aux clients français. L'indépendance de la direction garantit une stratégie dictée par la logique économique plutôt que par des considérations politiques nationales. Renforcer les mécanismes de contrôle interne, comme un conseil consultatif efficace, devient alors une nécessité non seulement pour les PME mais aussi pour les géants financiers afin de contrebalancer les pressions externes.
- Auditer l'indépendance du conseil : Évaluer la composition du conseil d'administration pour garantir une diversité de profils et une indépendance vis-à-vis des pouvoirs politiques et des actionnaires majoritaires.
- Formaliser le plan de succession : Définir des critères objectifs et transparents pour la sélection du CEO, en incluant des scénarios de crise.
- Engager un dialogue proactif avec les régulateurs : Anticiper les préoccupations des autorités pour éviter que le dialogue ne se transforme en injonction.
- Communiquer clairement aux actionnaires : Justifier le processus de sélection et le choix final sur la base de la performance et de la stratégie, et non de la nationalité.
- Renforcer les contre-pouvoirs internes : S'assurer que les comités (nominations, rémunérations, risques) disposent d'une réelle autonomie de décision.
L'affaire de la succession chez UBS est bien plus qu'une anecdote du monde feutré de la finance suisse. Elle expose la tension fondamentale entre le capitalisme globalisé et les souverainetés nationales à l'ère des entreprises "too big to fail". La manière dont le conseil d'administration d'UBS naviguera dans ces eaux troubles offrira des leçons précieuses sur l'avenir de la gouvernance d'entreprise en Europe.
Sources & références
Questions fréquentes
Pour aller plus loin
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