Il a choisi l’espace.

En 2022, il fonde l’entreprise qui deviendra Univity, avec une ambition particulièrement lourde industriellement : permettre aux opérateurs télécoms d’utiliser des satellites comme une extension de leurs réseaux 5G terrestres.

Quatre ans plus tard, l’entreprise française compte une soixantaine de collaborateurs, a sécurisé plusieurs dizaines de millions d’euros de financement et travaille sur une constellation pouvant atteindre 3 400 satellites.

Derrière ce projet se trouve pourtant un parcours assez éloigné du NewSpace traditionnel.

Charles Delfieux en bref

  • Né en février 1979
  • Ingénieur formé notamment à Ponts ParisTech et Imperial College London
  • Plus d’une décennie d’expérience à la Banque mondiale
  • Spécialiste des grandes infrastructures et de l’accès aux services essentiels
  • Fondateur de Constellation Technologies & Operations en 2022, devenue Univity
  • 9,3 millions d’euros levés en 2024
  • 27 millions d’euros levés en 2026
  • Un programme spatial de 51 millions d’euros, soutenu à hauteur de 31 millions par l’État
  • Une constellation pouvant atteindre 3 400 satellites
  • Premiers services commerciaux envisagés autour de 2029

Qui est Charles Delfieux ?

Charles Delfieux est un ingénieur et entrepreneur français né en 1979, aujourd’hui fondateur et dirigeant d’Univity.

Son parcours ne commence ni dans une startup ni dans l’industrie spatiale.

Avant de s’intéresser aux satellites, il travaille sur un problème beaucoup plus terrestre : comment déployer des infrastructures essentielles dans des territoires où elles sont difficiles à financer, construire et maintenir ?

Cette question va structurer une grande partie de sa carrière.

Formé notamment à Ponts ParisTech et Imperial College London, Charles Delfieux acquiert une expertise dans les grands projets d’infrastructures avant de passer plus d’une décennie à la Banque mondiale.

Avant les satellites, l’eau et les grandes infrastructures

À la Banque mondiale, Charles Delfieux travaille notamment sur les problématiques d’eau potable, d’assainissement et de développement d’infrastructures.

Son nom apparaît sur plusieurs projets internationaux de grande ampleur.

Au Cameroun, il est notamment présenté par la Banque mondiale comme spécialiste de l’eau et de l’assainissement.

Dans la commune de Mora, un programme auquel il participe permet notamment de construire des puits et des installations sanitaires bénéficiant à plus de 100 000 personnes.

L’enjeu ne consiste déjà pas uniquement à construire.

Il faut aussi financer l’entretien, organiser l’utilisation des infrastructures et assurer leur pérennité.

Cette logique se retrouve quelques années plus tard au Bénin.

Un programme de 240 millions de dollars au Bénin

Charles Delfieux intervient notamment comme responsable du programme AQUA-VIE, consacré au développement de l’accès à l’eau potable dans les zones rurales béninoises.

Le programme documenté par la Banque mondiale représente environ 240 millions de dollars.

Un autre travail auquel participe Charles Delfieux vise à permettre la construction et la réhabilitation de réseaux d’eau susceptibles de bénéficier à environ 1,6 million de personnes.

La Banque mondiale le présente alors comme Senior Water Supply and Sanitation Specialist.

À première vue, le lien avec une constellation de satellites paraît faible.

Il est pourtant central.

De l’eau potable à Internet : le même problème d’infrastructure

Le fil conducteur du parcours de Charles Delfieux est moins le secteur que la notion d’infrastructure essentielle.

Eau, assainissement, télécommunications : dans chaque cas, la question reste sensiblement la même.

Comment connecter une population lorsqu’un réseau physique traditionnel devient trop coûteux ou trop complexe à déployer ?

Internet prend progressivement une place comparable aux autres infrastructures indispensables au développement économique.

Dans les zones rurales, isolées ou difficiles d’accès, tirer de la fibre et installer suffisamment d’antennes terrestres peut devenir économiquement peu pertinent.

L’espace offre alors une autre possibilité.

Au lieu d’amener systématiquement le réseau jusqu’à chaque territoire, Charles Delfieux imagine que le réseau peut également venir du ciel.

2022 : Charles Delfieux passe de l’institution à l’entrepreneuriat

En 2022, il quitte la Banque mondiale et lance Constellation Technologies & Operations.

La société, aujourd’hui connue sous le nom d’Univity, est officiellement créée en février 2022.

Le pari est ambitieux : construire une infrastructure satellitaire permettant aux opérateurs télécoms de prolonger leurs réseaux mobiles terrestres.

La logique diffère déjà de celle de nombreux acteurs du satellite.

Charles Delfieux ne cherche pas seulement à créer un fournisseur d’accès Internet supplémentaire.

Il veut construire une infrastructure pour les opérateurs existants.

Ce qu’Univity veut réellement construire

Le principe d’Univity peut se résumer simplement :

Faire du satellite une extension naturelle des réseaux 5G terrestres.

Aujourd’hui, les opérateurs dépendent essentiellement de leurs antennes, de leur fibre et de leurs infrastructures physiques.

Mais certaines zones restent difficiles à couvrir :

  • campagnes peu peuplées ;
  • montagnes ;
  • océans ;
  • territoires isolés ;
  • zones touchées par des catastrophes ;
  • infrastructures critiques nécessitant une connexion de secours.

Univity veut utiliser des satellites en orbite très basse, ou VLEO, pour compléter les réseaux terrestres.

Cette proximité avec la Terre doit notamment permettre de réduire la latence et d’améliorer les performances nécessaires à des terminaux compacts.

Le choix technologique est également intéressant sur le plan environnemental : les satellites placés très bas subissent davantage la résistance atmosphérique et peuvent se désorbiter naturellement plus rapidement en fin de vie.

Comparer Univity à Starlink permet de comprendre le marché, mais masque une différence fondamentale.

Starlink vend directement sa connexion à ses utilisateurs.

Univity veut principalement vendre son infrastructure aux opérateurs télécoms.

Un groupe comme Orange, Vodafone ou un autre opérateur pourrait théoriquement utiliser les satellites d’Univity tout en conservant :

  • sa marque ;
  • ses abonnements ;
  • ses clients ;
  • son réseau ;
  • sa relation commerciale.

Univity fournirait la couche spatiale.

L’entreprise parle ainsi d’une logique de « wholesale spatial » : une infrastructure mutualisée mise au service des opérateurs.

C’est aussi ce qui donne au projet une dimension stratégique.

L’objectif n’est pas seulement de connecter des territoires. Il s’agit d’éviter que les opérateurs télécoms européens deviennent progressivement dépendants d’infrastructures spatiales contrôlées par d’autres acteurs.

Cette problématique rejoint plus largement les enjeux de souveraineté et de transformation des entreprises suivis par Entreprisma.

2024 : les investisseurs commencent à suivre

Deux ans après sa création, l’entreprise franchit un premier cap financier.

En octobre 2024, Constellation Technologies & Operations réalise une levée de fonds de 9,3 millions d’euros.

L’opération associe notamment Expansion et le fonds French Tech Seed géré par Bpifrance.

L’objectif est encore principalement technologique : prouver que le modèle fonctionne réellement en orbite.

Mais entre une présentation investisseurs et une véritable infrastructure spatiale, il manque encore une étape essentielle.

Envoyer la technologie dans l’espace.

2025 : uniSpark quitte la Terre

Le 23 juin 2025, le démonstrateur uniSpark est placé en orbite.

La charge utile est envoyée lors de la mission Transporter-14 de SpaceX et transportée par un véhicule orbital de D-Orbit.

Pour Univity, l’objectif est clair : tester dans des conditions réelles plusieurs briques technologiques indispensables à son futur réseau.

L’entreprise travaille notamment sur :

  • les communications 5G entre la Terre et l’espace ;
  • les fréquences millimétriques ;
  • le traitement du signal ;
  • la synchronisation entre satellite et terminal terrestre.

Le projet n’est plus uniquement théorique.

Univity dispose désormais d’une technologie à tester en orbite.

Constellation Technologies & Operations devient Univity

En 2025, l’entreprise change également d’identité.

Constellation Technologies & Operations devient Univity.

Le groupe structure progressivement son écosystème autour de plusieurs briques :

  • uniSpark : premier démonstrateur orbital ;
  • uniShape : démonstrateur 5G plus avancé ;
  • uniBox : terminal utilisateur ;
  • uniGate : infrastructure terrestre de connexion ;
  • uniSky : future constellation commerciale.

Cette nouvelle identité accompagne surtout un changement d’échelle.

Univity n’est plus seulement une startup cherchant à prouver une technologie.

Elle commence à préparer une infrastructure industrielle.

51 millions d’euros pour préparer la prochaine étape

Le projet uniShape bénéficie ensuite d’un soutien majeur de France 2030 et du CNES.

Le CNES chiffre le programme à 51 millions d’euros, dont 31 millions financés par l’État.

Le démonstrateur doit notamment comprendre :

  • deux satellites ;
  • des terminaux utilisateurs ;
  • des passerelles terrestres ;
  • une infrastructure 5G complète.

L’objectif devient beaucoup plus concret : démontrer qu’un véritable réseau mobile peut fonctionner entre la Terre et des satellites placés en très basse orbite.

2026 : Univity lève encore 27 millions d’euros

En avril 2026, Charles Delfieux franchit une nouvelle étape.

Univity boucle une Série A de 27 millions d’euros auprès de Blast, Expansion, du fonds Deeptech 2030 géré par Bpifrance et de deux family offices.

Selon Bpifrance, cette levée doit notamment préparer l’industrialisation d’Univity.

En additionnant les deux principales levées annoncées, Univity a donc sécurisé au moins 36,3 millions d’euros en capital depuis 2024.

À cela s’ajoutent différents financements publics associés à ses programmes industriels.

C’est une distinction importante : les près de 68 millions d’euros de financements évoqués par Charles Delfieux en septembre 2026 ne correspondent pas à une unique levée de fonds.

La démonstration qui change la dimension du projet

En septembre 2026, Univity annonce avoir réussi sa première mission uniSpark.

Le démonstrateur est parvenu à établir une communication 5G bidirectionnelle entre le sol et une charge utile située en orbite.

Pour une startup qui était encore partie d’une « feuille blanche » quatre ans auparavant, l’étape est significative.

Mais la véritable ambition se situe désormais ailleurs.

Charles Delfieux ne veut pas lancer quelques satellites expérimentaux.

Il envisage une constellation industrielle.

L’objectif : jusqu’à 3 400 satellites

Selon les ambitions présentées par Charles Delfieux, Univity pourrait à terme exploiter une constellation de 3 400 satellites de télécommunications.

L’entreprise compte désormais environ 60 collaborateurs entre Paris et Toulouse.

Deux nouveaux satellites doivent être lancés début 2028, avant un démarrage commercial envisagé en 2029.

Le changement d’échelle est immense.

Passer d’un démonstrateur orbital à plusieurs milliers de satellites implique de maîtriser simultanément :

  • l’industrialisation ;
  • les lancements ;
  • les fréquences ;
  • le financement ;
  • la réglementation ;
  • les accords avec les opérateurs ;
  • l’exploitation permanente de la constellation.

C’est désormais là que se situe le principal défi d’Univity.

La question est séduisante, mais elle est mal posée.

Charles Delfieux ne cherche pas nécessairement à battre Starlink sur son propre terrain.

Il tente de construire un autre modèle.

Tableau : Starlink, Univity
StarlinkUnivity
Relation directe avec le clientInfrastructure destinée aux opérateurs
Modèle largement B2C et B2BModèle principalement wholesale
Réseau spatial propriétaireExtension spatiale des réseaux télécoms
Écosystème intégré à SpaceXPartenariats avec l’industrie télécom
Plusieurs milliers de satellites déjà déployésDéploiement industriel encore à construire

Cette différence pourrait devenir la faiblesse ou la force principale d’Univity.

La startup dépendra fortement de la capacité de Charles Delfieux à convaincre les opérateurs télécoms que leur intérêt est de conserver la maîtrise de leur réseau spatial, plutôt que de laisser cette couche à Starlink ou à d’autres constellations.

Un pari industriel encore loin d’être gagné

Univity a franchi plusieurs barrières technologiques.

Mais le plus difficile commence probablement maintenant.

Financer plusieurs milliers de satellites

Les dizaines de millions d’euros déjà sécurisées restent modestes face au coût potentiel d’une constellation mondiale.

Univity devra probablement mobiliser beaucoup plus de capitaux pour passer à une véritable production industrielle.

Produire à grande échelle

Fabriquer quelques démonstrateurs est une chose.

Assembler, lancer, exploiter et renouveler plusieurs milliers de satellites en est une autre.

Obtenir les fréquences et autorisations

Le spectre radio constitue une ressource stratégique et fortement réglementée.

Un déploiement international implique donc également des négociations réglementaires complexes.

Convaincre les opérateurs

Enfin, une infrastructure wholesale n’a de valeur que si des opérateurs veulent réellement l’utiliser.

Le succès commercial dépendra donc autant des télécoms que du spatial.

Ce que le parcours de Charles Delfieux révèle

C’est probablement la partie la plus intéressante de son histoire.

À première vue, Charles Delfieux a totalement changé de métier.

Il est passé des infrastructures d’eau potable en Afrique aux satellites en orbite terrestre.

En réalité, il travaille toujours sur le même problème.

Pendant des années, il a cherché à financer, déployer et pérenniser des infrastructures essentielles dans des territoires difficiles à couvrir.

Avec Univity, il applique cette logique aux télécommunications.

La technologie change.

L’échelle change.

Mais le raisonnement reste presque identique.

Et c’est précisément ce qui différencie son parcours de celui de nombreux entrepreneurs du NewSpace.

Les dates clés de Charles Delfieux et Univity

1979 — Naissance de Charles Delfieux. Années 2000 — Formation notamment à Ponts ParisTech et Imperial College London. Années 2010 — Développement de grands projets d’infrastructures à la Banque mondiale. 2017 — Intervention documentée sur des programmes d’accès à l’eau au Cameroun. 2018 — Participation au programme AQUA-VIE au Bénin. 2022 — Création de Constellation Technologies & Operations. 2024 — Première levée majeure : 9,3 millions d’euros. 2025 — Lancement du démonstrateur uniSpark. 2025 — CTO devient Univity. 2025 — Programme uniShape de 51 millions d’euros, dont 31 millions apportés par l’État. Avril 2026 — Série A de 27 millions d’euros. Septembre 2026 — Succès annoncé de la première démonstration 5G spatiale. 2028 — Deux nouveaux satellites prévus. 2029 — Premiers services commerciaux envisagés.

Charles Delfieux est-il l’un des entrepreneurs français à suivre ?

Il est encore trop tôt pour savoir si Univity deviendra réellement une infrastructure télécom mondiale.

La technologie doit encore être industrialisée, la constellation financée et les opérateurs convaincus.

Mais Charles Delfieux se trouve désormais à l’intersection de plusieurs marchés stratégiques : spatial, télécommunications, souveraineté numérique et infrastructures critiques.

Si la convergence entre réseaux terrestres et satellites devient aussi importante que l’anticipe l’industrie, la valeur ne se trouvera plus seulement dans les satellites.

Elle se trouvera dans la capacité à les intégrer aux réseaux existants.

C’est exactement la place qu’Univity tente aujourd’hui de prendre.