La clause texane est une clause de sortie forcée utilisée pour mettre fin à un blocage entre associés. Son principe tient en une alternative simple : acheter ou vendre.

Un associé propose un prix pour les titres. L’autre ne peut pas simplement rejeter l’opération et maintenir le statu quo : il doit soit céder sa participation sur la base proposée, soit acquérir celle de l’initiateur sur la même base de prix.

À l’issue de la procédure, l’un des deux associés quitte donc l’entreprise et l’autre en prend le contrôle. Derrière cette mécanique apparemment équilibrée se cache néanmoins une décision lourde, qui exige une clause extrêmement précise.

Qu’est-ce qu’une clause texane ?

La clause texane est une stipulation insérée le plus souvent dans un pacte d’associés, parfois dans les statuts. Elle anticipe une situation dans laquelle deux associés ne parviennent plus à gouverner ensemble la société.

Elle est également appelée :

  • clause de « buy or sell » ;
  • clause d’offre alternative ;
  • clause américaine ;
  • clause shotgun ;
  • clause de roulette russe.

Ces expressions sont fréquemment utilisées comme des synonymes en France. La terminologie n’est toutefois pas parfaitement stabilisée : certains praticiens réservent l’expression « clause texane » à une variante comportant une contre-offre ou des enchères successives. Le nom donné à la clause importe donc moins que son texte exact.

Dans sa forme la plus courante, le mécanisme repose sur un prix miroir. Celui qui ouvre la procédure doit proposer une valeur qu’il est prêt à accepter dans les deux sens. S’il fixe un prix trop bas, l’autre associé peut retourner l’offre contre lui et racheter sa participation à ce même prix unitaire.

Comment fonctionne une clause texane ?

Le fonctionnement peut être résumé en quatre étapes :

  1. Un événement prévu par la clause survient : désaccord grave, votes bloqués, échec d’une médiation ou paralysie de la gouvernance.
  2. L’un des associés notifie formellement son offre et fixe un prix par titre, ainsi que les conditions de la transaction.
  3. Le destinataire dispose d’un délai déterminé pour choisir son rôle : vendeur ou acheteur.
  4. La cession est réalisée selon le choix effectué — ou selon la conséquence attachée par la clause à l’absence de réponse.

Le mécanisme ne consiste donc pas à offrir à l’autre un simple droit de vente. Il lui impose une bifurcation : sortir du capital ou racheter l’initiateur.

Exemple chiffré

Deux associés, Alice et Bilal, détiennent chacun 50 % d’une société. Après plusieurs mois de conflit d’associés, les décisions stratégiques ne peuvent plus être adoptées.

Alice active la clause et retient 400 000 euros comme prix d’une participation de 50 %. Bilal dispose alors des options prévues par le pacte :

Choix de BilalConséquence
VendreAlice rachète ses 50 % pour 400 000 euros.
AcheterBilal rachète les 50 % d’Alice pour 400 000 euros.

La société est ainsi implicitement valorisée 800 000 euros pour 100 % du capital.

Lorsque les associés ne détiennent pas la même participation, la comparaison doit porter sur le même prix par part ou par action, et non sur le même montant total. Une participation de 60 % coûtera logiquement davantage qu’une participation de 40 %.

Pourquoi cette clause peut-elle débloquer une entreprise ?

Une société détenue à parts égales peut se retrouver paralysée dès que ses deux associés s’opposent durablement. Aucun ne dispose de la majorité nécessaire pour trancher. L’entreprise continue alors d’exister juridiquement, mais sa gouvernance entre en situation de deadlock.

La clause texane présente trois intérêts principaux :

  • elle organise une issue avant que le conflit n’éclate ;
  • elle évite de dépendre immédiatement d’un acquéreur extérieur ;
  • elle incite l’initiateur à proposer un prix défendable, puisqu’il peut lui-même devenir vendeur à ce prix.

Elle peut également fonctionner avec une répartition différente de 50/50. L’affaire tranchée par la Cour de cassation en 2025 concernait ainsi des associés détenant respectivement 60 % et 40 % du capital.

La clause texane est-elle valable en droit français ?

Oui, le mécanisme peut être valable, mais il ne suffit pas d’écrire « clause texane » dans un pacte pour le sécuriser.

Dans un arrêt publié au Bulletin le 12 février 2025, la chambre commerciale de la Cour de cassation a validé l’application d’une clause d’offre alternative conclue entre deux associés d’une SARL.

Le pacte prévoyait qu’en cas de désaccord grave et persistant susceptible de paralyser la société et de porter atteinte à l’intérêt social, chaque associé pouvait proposer à l’autre de lui vendre l’intégralité de sa participation. Le destinataire disposait de 30 jours pour acheter. À défaut, il devait céder ses propres titres à l’initiateur aux prix et conditions résultant de l’offre initiale.

L’associé détenant 40 % des parts avait proposé de vendre sa participation pour 40 000 euros. L’autre associé n’ayant pas accepté, ses 60 % devaient être cédés pour 60 000 euros, soit le même prix de 10 euros par part.

Le majoritaire contestait notamment la détermination du prix. L’article 1591 du Code civil exige en effet que le prix de vente soit déterminé par les parties — ce qui inclut, selon la jurisprudence, un prix déterminable sans nouvel accord.

La Cour de cassation a rejeté le pourvoi. Elle a considéré que le prix ne dépendait pas de la seule volonté de l’initiateur : l’engagement réciproque et le renversement possible de l’opération rendaient le prix déterminable. Elle a également relevé que le déclenchement de la clause reposait, dans cette affaire, sur des conditions objectives.

Cette décision ne valide pas indistinctement toutes les clauses qualifiées de « texanes ». Elle sécurise un mécanisme précis, librement accepté, dont les conditions de déclenchement et d’exécution étaient suffisamment structurées. Le pacte reste par ailleurs soumis à la force obligatoire des contrats prévue par l’article 1103 du Code civil et à l’exigence de bonne foi posée par l’article 1104.

Quels sont les risques de la clause texane ?

Le mécanisme paraît symétrique sur le papier. Il ne l’est pas toujours économiquement.

Une inégalité de capacité financière

L’associé disposant du meilleur accès au crédit ou de la trésorerie la plus importante peut déclencher la clause en sachant que l’autre ne pourra matériellement pas financer le rachat. Le choix « acheter ou vendre » devient alors largement théorique.

Une asymétrie d’information

Un dirigeant opérationnel peut disposer d’une vision plus précise de la trésorerie, des contrats en cours, des risques ou des perspectives commerciales. Cette avance informationnelle influence directement la valorisation.

Dans l’affaire de 2025, la Cour de cassation n’a pas imposé la communication spontanée de tous les documents comptables : la clause ne prévoyait pas cette condition, et l’associé concerné n’avait pas démontré avoir demandé des documents précis qu’il n’aurait pu obtenir. Pour réduire le risque, le pacte peut organiser en amont un socle d’informations à transmettre avant le début du délai de réponse.

Un prix qui n’est pas nécessairement la juste valeur

Le prix miroir décourage en principe une sous-évaluation grossière. Il ne garantit cependant ni une expertise indépendante ni un prix de marché. Une urgence personnelle, une contrainte bancaire ou des anticipations divergentes peuvent conduire un associé à accepter une valeur qu’il juge défavorable.

Un conflit sur l’événement déclencheur

Une simple mésentente ne constitue pas automatiquement un blocage justifiant la sortie forcée d’un associé. Si les critères sont vagues, la première bataille portera sur le droit même d’activer la clause.

Une exécution opérationnelle complexe

La cession doit être coordonnée avec les statuts, les éventuelles clauses d’agrément ou de préemption, les garanties, les sûretés, le financement bancaire, la fiscalité et les formalités de transfert. Une clause élégante mais isolée du reste de la documentation sociale peut devenir inexécutable au moment critique.

Que faut-il prévoir dans la rédaction ?

Une clause texane robuste doit notamment préciser :

  • les associés et les titres concernés ;
  • les événements objectifs autorisant son déclenchement ;
  • une éventuelle phase préalable de négociation ou de médiation ;
  • le contenu obligatoire et le mode de notification de l’offre ;
  • le prix par titre et les autres conditions de cession ;
  • les informations financières accessibles au destinataire ;
  • le délai de réponse et son point de départ ;
  • les conséquences exactes du silence ;
  • la preuve ou la garantie du financement ;
  • le calendrier de paiement et de transfert des titres ;
  • l’articulation avec l’agrément, la préemption et les autres clauses de sortie ;
  • les garanties d’actif et de passif éventuelles ;
  • les sanctions et modalités d’exécution en cas de refus de signer.

Il faut aussi décider si la clause figure dans les statuts ou dans un pacte. Un pacte reste confidentiel et ne lie que ses signataires ; les statuts ont une portée différente et doivent être coordonnés avec les règles propres à la forme sociale. Ce choix ne doit pas être traité comme une formalité de mise en page.

Clause texane, préemption, agrément : quelles différences ?

ClauseFonction principaleSituation visée
Clause texaneContraindre deux associés à choisir qui achète et qui vendBlocage interne durable
PréemptionDonner une priorité d’achat à certains associésProjet de cession volontaire
AgrémentAutoriser ou refuser l’entrée d’un acquéreurContrôle de l’actionnariat
Sortie conjointePermettre à un minoritaire de vendre avec le majoritaireVente à un tiers
Sortie forcéeObliger certains associés à participer à une vente globaleOffre portant sur la société

La clause shotgun appartient à la même famille que la clause texane. Là encore, il faut lire le mécanisme contractuel plutôt que s’arrêter à son appellation.

Dans quels cas faut-il envisager une clause texane ?

Elle est particulièrement pertinente lorsque :

  • deux associés disposent de pouvoirs équilibrés ;
  • un désaccord pourrait bloquer les décisions essentielles ;
  • chacun est susceptible de reprendre seul l’entreprise ;
  • les associés disposent de capacités de financement comparables ;
  • la société peut continuer à fonctionner après la sortie de l’un d’eux.

Elle est beaucoup plus risquée lorsqu’un associé possède une puissance financière très supérieure, lorsque plusieurs actionnaires doivent participer au mécanisme ou lorsque la valeur de l’entreprise est extrêmement difficile à établir.

La clause texane n’est donc pas une formule standard à copier-coller. C’est un dispositif de dernier recours : sa véritable efficacité se mesure le jour où la relation entre associés est déjà rompue. Sa rédaction doit être pensée dans ce contexte, avec un avocat en droit des sociétés et, selon les enjeux, un conseil financier ou fiscal.