L'affaire fiscale visant McKinsey franchit une nouvelle étape majeure.
Les autorités belges ont saisi 65,2 millions d'euros dans le cadre de l'enquête française visant le cabinet américain de conseil pour des soupçons de blanchiment aggravé de fraude fiscale aggravée. La mesure a été exécutée en Belgique le 19 août 2026, avant d'être rendue publique vendredi 4 septembre par les autorités judiciaires françaises et belges.
Selon les informations communiquées par les procureurs et rapportées par Reuters, cette somme représente 96 % du préjudice fiscal évalué à ce stade par le Parquet national financier (PNF).
L'opération constitue une évolution importante dans une procédure ouverte depuis plus de quatre ans. Elle ne signifie toutefois ni que McKinsey a été condamné, ni que les 65,2 millions d'euros sont définitivement confisqués.
C'est une distinction essentielle pour comprendre ce qui vient réellement de se produire.
Pourquoi 65,2 millions d'euros ont-ils été saisis ?
L'origine du dossier remonte à 2022.
Le 31 mars 2022, le Parquet national financier a ouvert une enquête préliminaire visant le groupe McKinsey du chef de blanchiment aggravé de fraude fiscale aggravée.
Cette procédure s'inscrit dans le prolongement des travaux de la commission d'enquête du Sénat consacrée à l'influence croissante des cabinets de conseil privés sur les politiques publiques. Dans son rapport, le Sénat s'était notamment intéressé à la situation fiscale de McKinsey en France et aux mécanismes utilisés au sein du groupe.
Les investigations se sont poursuivies pendant plusieurs années. Les locaux parisiens de McKinsey ont notamment fait l'objet de perquisitions en mai 2022 et des témoins ainsi que des suspects ont été entendus en 2025 et 2026.
C'est dans le prolongement de ces investigations que les autorités françaises ont sollicité leurs homologues belges dans le cadre de la coopération judiciaire internationale.
Cette procédure a finalement conduit à la saisie de 65,2 millions d'euros en Belgique.
Les 65,2 millions représentent 96 % du préjudice fiscal estimé
C'est probablement le chiffre le plus important après le montant de la saisie elle-même.
Selon les autorités judiciaires, les 65,2 millions d'euros correspondent à 96 % du préjudice fiscal actuellement évalué par le Parquet national financier.
Cela permet d'établir un ordre de grandeur d'environ 68 millions d'euros pour le préjudice fiscal étudié à ce stade par les enquêteurs.
Cette estimation doit cependant être interprétée avec prudence.
Elle correspond à l'évaluation du parquet dans le cadre d'une enquête toujours en cours. Il ne s'agit ni d'une dette fiscale définitivement établie par une décision de justice ni d'une amende déjà prononcée contre McKinsey.
Le cabinet conteste avoir enfreint les règles fiscales applicables. Comme le rapporte le Financial Times, McKinsey présente cette saisie comme une mesure procédurale qui ne préjuge pas de l'issue de l'enquête et affirme continuer à coopérer avec les autorités françaises.
Saisie, confiscation et condamnation : trois notions différentes
Une saisie judiciaire portant sur plus de 65 millions d'euros peut facilement être interprétée comme une sanction.
Ce n'est pourtant pas ce qui a été annoncé.
Une saisie permet de bloquer les fonds
Dans le cadre d'une procédure pénale, une saisie permet aux autorités judiciaires d'immobiliser des avoirs pendant la poursuite des investigations.
Dans le cas de McKinsey, les 65,2 millions d'euros sont donc gelés dans l'attente de la suite de la procédure.
L'objectif est notamment de préserver les actifs susceptibles de faire ultérieurement l'objet d'une confiscation ou de contribuer au paiement d'une éventuelle sanction si une décision judiciaire devait être prononcée.
Une confiscation serait définitive
Une confiscation intervient dans un cadre différent.
Elle peut devenir une sanction patrimoniale définitive après une décision de justice.
À ce stade, les 65,2 millions d'euros saisis en Belgique ne doivent donc pas être présentés comme définitivement récupérés par l'État français.
McKinsey n'est pas condamné
Enfin, l'existence d'une enquête, de perquisitions ou d'une saisie ne permet pas de conclure à la culpabilité d'une entreprise ou de ses dirigeants.
L'enquête préliminaire se poursuit et les responsabilités éventuelles doivent encore être établies.
McKinsey bénéficie de la présomption d'innocence.Cette distinction est d'autant plus importante que le cadre français de lutte contre la fraude fiscale et les sanctions applicables aux entreprises s'est considérablement renforcé. Une procédure fiscale ou pénale peut avoir des conséquences financières importantes, mais celles-ci doivent être distinguées des mesures conservatoires prises pendant une enquête.
L'affaire trouve son origine dans les travaux du Sénat
Pour comprendre pourquoi McKinsey fait l'objet de cette enquête, il faut revenir au rapport publié en mars 2022 par la commission d'enquête du Sénat sur l'influence des cabinets de conseil privés sur les politiques publiques.
Les sénateurs s'étaient notamment intéressés à la croissance du recours de l'État aux cabinets de conseil ainsi qu'à la situation fiscale de McKinsey en France.
Les travaux parlementaires avaient soulevé des interrogations sur le paiement de l'impôt sur les sociétés par certaines entités françaises du groupe.
Le dossier est rapidement devenu politique, mais son volet fiscal doit être analysé indépendamment de cette controverse.
L'un des sujets étudiés concerne notamment les mécanismes de prix de transfert entre les entités françaises et d'autres sociétés du groupe.
Ces mécanismes existent dans de nombreux groupes internationaux et ne sont pas illicites par nature.
Ils permettent notamment de facturer entre sociétés appartenant à un même groupe certaines prestations, licences, services, financements ou fonctions réalisées dans différents pays.
La question fiscale porte sur la manière dont ces transactions sont valorisées et sur leur impact sur les bénéfices imposables dans chaque juridiction.
Pourquoi les prix de transfert sont-ils autant surveillés ?
Pour une multinationale, les transactions entre sociétés appartenant au même groupe sont quotidiennes.
Une filiale française peut par exemple payer une autre société du groupe pour :
- des prestations de conseil ;
- l'utilisation d'une marque ou d'une technologie ;
- des services administratifs ;
- des prestations informatiques ;
- des financements ;
- de la propriété intellectuelle ;
- des fonctions de direction ou de management.
Ces flux peuvent représenter des montants considérables.
Les administrations fiscales cherchent donc à vérifier que les prix pratiqués entre entreprises liées correspondent aux conditions qui auraient normalement été appliquées entre entreprises indépendantes.
L'enjeu est d'empêcher qu'un groupe puisse transférer artificiellement une part de ses bénéfices d'un territoire fortement imposé vers une autre juridiction.
Pour les entreprises concernées, la documentation et la justification économique des transactions intragroupe deviennent ainsi des éléments essentiels de la gestion du risque fiscal.
L'affaire McKinsey intervient d'ailleurs dans un contexte français de surveillance accrue des questions fiscales. Entre renforcement du cadre antifraude et modernisation de l'administration, la fiscalité des entreprises est de plus en plus dépendante de la qualité des données et des dispositifs de contrôle. Entreprisma a récemment analysé cette évolution à travers les nouvelles règles et exigences de la DGFiP auxquelles les entreprises doivent se préparer.
Une enquête ouverte depuis mars 2022
La nouvelle saisie belge s'inscrit dans une procédure particulièrement longue.
| Date | Événement |
|---|---|
| Mars 2022 | Publication des travaux de la commission d'enquête du Sénat sur les cabinets de conseil |
| 31 mars 2022 | Ouverture par le PNF d'une enquête préliminaire pour blanchiment aggravé de fraude fiscale aggravée |
| Mai 2022 | Perquisitions dans des locaux de McKinsey à Paris |
| 2025-2026 | Auditions de témoins et de suspects |
| 2026 | Coopération judiciaire entre les autorités françaises et belges |
| 19 août 2026 | Saisie de 65,2 millions d'euros en Belgique |
| 4 septembre 2026 | Annonce publique de la saisie par les autorités françaises et belges |
Cette chronologie montre que l'opération annoncée vendredi n'est pas l'ouverture d'une nouvelle affaire.
Elle constitue une nouvelle étape patrimoniale dans une enquête commencée plus de quatre ans auparavant.
Public Sénat rappelle que l'enquête préliminaire ouverte en mars 2022 s'inscrit directement dans le prolongement de la commission d'enquête sénatoriale sur l'influence des cabinets de conseil privés sur les politiques publiques.Pourquoi la justice française est-elle passée par la Belgique ?
La localisation des fonds a conduit le Parquet national financier à travailler avec les autorités belges.
Le PNF a sollicité le parquet de Bruxelles dans le cadre de l'entraide judiciaire internationale.
La coopération entre les deux pays a permis aux autorités belges de procéder à la saisie des fonds.
Le dossier illustre une réalité devenue centrale dans les enquêtes économiques et financières : les flux financiers des grandes entreprises internationales ne s'arrêtent pas aux frontières nationales.
Une société peut être implantée en France, appartenir à un groupe américain, réaliser des transactions avec plusieurs entités européennes et détenir certains actifs dans une autre juridiction.
Les investigations doivent alors suivre ces flux.
Dans l'affaire McKinsey, la coopération entre les autorités françaises et belges a précisément permis de localiser puis de bloquer une somme correspondant à presque tout le préjudice fiscal actuellement évalué par le parquet.
L'enquête fiscale doit être distinguée des autres procédures McKinsey
Un autre point mérite une attention particulière.
Le dossier fiscal n'est pas la seule procédure judiciaire ayant concerné l'utilisation des cabinets de conseil en France ces dernières années.
Dans son communiqué consacré aux différentes procédures relatives aux cabinets de conseil, le Parquet national financier avait distingué plusieurs dossiers.
La première procédure concerne précisément l'enquête pour blanchiment aggravé de fraude fiscale aggravée visant le groupe McKinsey.
D'autres informations judiciaires ont été ouvertes séparément concernant notamment les conditions d'intervention de cabinets de conseil dans les campagnes électorales de 2017 et 2022, ainsi que des soupçons de favoritisme.
La saisie de 65,2 millions d'euros annoncée le 4 septembre concerne le volet fiscal.
Il serait donc incorrect d'attribuer cette somme aux autres procédures.
Ce que cette affaire dit du risque fiscal des entreprises
Au-delà de McKinsey, cette affaire illustre un enjeu beaucoup plus large pour les groupes opérant dans plusieurs pays : celui de la fiscalité intragroupe.
La question n'est pas réservée aux multinationales américaines.
Dès qu'une entreprise possède plusieurs filiales, réalise des transactions entre sociétés liées ou structure certaines activités dans plusieurs juridictions, la traçabilité économique et fiscale des flux devient essentielle.
Pour les dirigeants et directions financières, plusieurs enjeux apparaissent :
- documenter précisément les transactions intragroupe ;
- démontrer la réalité des prestations facturées ;
- justifier les méthodes utilisées pour déterminer les prix ;
- conserver les documents permettant d'expliquer les flux ;
- anticiper les contrôles fiscaux ;
- intégrer le risque fiscal à la gouvernance globale de l'entreprise.
Cette exigence de traçabilité s'étend progressivement à une part croissante des opérations financières. La généralisation de la facturation électronique et des nouveaux échanges de données avec l'administration fiscale illustre également cette transformation du contrôle fiscal français.
L'administration dispose progressivement de davantage de données structurées et de capacités d'analyse.
La fiscalité devient ainsi un sujet de gouvernance de la donnée autant que de conformité juridique.
Une saisie équivalente à presque tout le préjudice estimé
L'ampleur de l'opération belge donne une dimension particulière au dossier.
Avec 65,2 millions d'euros saisis pour un préjudice fiscal évalué à ce stade autour de 68 millions d'euros, les autorités ont réussi à immobiliser une somme équivalente à une très grande partie du montant qu'elles estiment en jeu.
La logique est importante.
Dans les dossiers économiques et financiers complexes, identifier et immobiliser des actifs suffisamment tôt peut permettre de préserver les sommes qui pourraient être concernées par une décision judiciaire plusieurs années plus tard.
Mais, là encore, le gel d'un actif ne préjuge pas de la décision finale.
Les fonds restent saisis provisoirement et la justice devra déterminer la suite de la procédure.
Une affaire qui intervient alors que le contrôle fiscal se transforme
Le dossier McKinsey intervient également dans une période particulière pour l'administration fiscale française.
La DGFiP accélère sa transformation numérique tandis que la lutte contre la fraude mobilise de nouveaux outils technologiques.
Cette évolution s'accompagne cependant de nouveaux risques. Entreprisma a notamment documenté le piratage ayant affecté 678 000 comptes de contribuables de la DGFiP, un incident qui a remis la sécurité des données fiscales au centre du débat.
L'État cherche parallèlement à renforcer ses capacités technologiques. Après cette cyberattaque, le gouvernement a notamment évoqué le recours à des acteurs français de l'intelligence artificielle pour renforcer ses systèmes, un sujet analysé dans notre article sur la stratégie française autour de Mistral AI et de la sécurisation des services publics.
Ces dossiers sont différents, mais ils convergent vers une même évolution : l'administration fiscale devient simultanément plus numérique, plus dépendante des données et plus attentive aux mécanismes complexes de fraude ou d'optimisation.
Que va-t-il se passer maintenant ?
L'enquête préliminaire française se poursuit.
Les enquêteurs doivent encore déterminer si les soupçons étudiés peuvent être établis et quelles responsabilités pourraient éventuellement être retenues.
Plusieurs scénarios restent donc possibles.
La procédure peut conduire à de nouvelles investigations, à d'autres mesures patrimoniales ou à des décisions judiciaires ultérieures. Elle peut également connaître une issue différente selon les conclusions des enquêteurs et des magistrats.
La saisie de 65,2 millions d'euros constitue néanmoins une évolution importante puisqu'elle fait entrer le dossier dans une dimension patrimoniale particulièrement significative.
Pour McKinsey, l'enjeu dépasse également le montant immobilisé.
Le cabinet de conseil reste confronté à une affaire française ouverte depuis 2022 dont la portée est à la fois fiscale, judiciaire et réputationnelle.
La prochaine étape déterminante sera donc judiciaire : il faudra établir si les soupçons à l'origine de l'enquête sont suffisamment caractérisés pour entraîner de nouvelles poursuites ou décisions.
En attendant, une règle doit rester centrale dans la lecture de cette affaire : 65,2 millions d'euros ont bien été saisis, mais aucune condamnation ne peut être déduite de cette saisie.
