Dassault Aviation ne se contente plus de réfléchir à la place de l’intelligence artificielle dans l’aviation de combat.
Le groupe français vient désormais de la faire voler à bord du Rafale.
Selon Reuters, Dassault Aviation a testé avec succès en vol deux nouveaux algorithmes d’intelligence artificielle sur son avion de combat.
Le premier a été développé directement par les équipes de Dassault Aviation. Le second provient d'une collaboration avec Thales, autre acteur majeur de l'industrie française de défense.
Dassault n'a pas détaillé publiquement les missions précises confiées à ces algorithmes.
Mais le constructeur considère désormais leur niveau de maturité suffisamment avancé pour envisager leur intégration dans de futures évolutions du Rafale.
Derrière cette expérimentation se dessine surtout une transformation beaucoup plus profonde de l'aviation militaire.
Le Rafale de demain ne devra plus seulement voler, détecter et engager une cible.
Il devra également analyser des volumes considérables de données, coordonner différents systèmes et aider son équipage à prendre des décisions dans un environnement de plus en plus complexe.
Pourquoi Dassault introduit-il de l'intelligence artificielle dans le Rafale ?
Dans un avion de combat moderne, la difficulté n'est plus uniquement de disposer de capteurs performants.
Elle consiste également à exploiter les informations qu'ils produisent.
Radar, guerre électronique, systèmes optroniques, communications, données provenant d'autres avions ou de drones : un appareil évoluant dans un environnement fortement connecté peut recevoir une quantité considérable d'informations.
L'intelligence artificielle peut alors devenir une couche supplémentaire d'assistance.
Dassault Aviation précise depuis plusieurs années vouloir intégrer une IA souveraine, sécurisée et supervisée dans ses systèmes de combat.
Le constructeur explique notamment que sa stratégie vise à introduire progressivement des capacités d'autonomie tout en conservant une supervision humaine.
Cette orientation s'est traduite par plusieurs partenariats.
Dassault a notamment travaillé avec l'Agence ministérielle pour l'intelligence artificielle de défense, avec Thales dans le cadre de son initiative cortAIx, ainsi qu'avec la startup française Harmattan AI.
Dans sa présentation de stratégie, Dassault Aviation indique explicitement vouloir intégrer une intelligence artificielle « sécurisée, souveraine et supervisée » au sein de ses systèmes de combat.
Deux algorithmes ont déjà été testés en vol
L'étape franchie en septembre 2026 est importante puisqu'elle déplace l'IA du laboratoire vers l'environnement opérationnel de l'avion.
Selon Reuters, deux algorithmes ont été embarqués et testés en vol sur un Rafale.
L'un provient des équipes de Dassault Aviation.
Le second a été développé dans le cadre de la coopération engagée avec Thales.
Le constructeur n'a pas communiqué précisément sur leur fonctionnement ni sur les données traitées pendant les expérimentations.
Cette discrétion est logique dans un secteur où les capacités logicielles, électroniques et algorithmiques deviennent elles-mêmes des éléments stratégiques.
L'information la plus significative se trouve ailleurs : Dassault estime que ces technologies sont désormais suffisamment matures pour être envisagées dans de futures améliorations de l'appareil.
Autrement dit, l'intelligence artificielle commence à quitter le stade expérimental pour entrer dans la feuille de route technologique du Rafale.
Le Rafale F5 prépare déjà le combat aérien collaboratif
Ces expérimentations prennent davantage de sens lorsqu'elles sont replacées dans l'évolution générale du Rafale.
Le standard F4 doit renforcer les capacités de connectivité de l'avion.
Mais c'est surtout le futur Rafale F5 qui doit marquer une rupture.
Dassault Aviation indique que ce standard sera largement orienté vers le combat collaboratif.
L'appareil devra notamment pouvoir évoluer aux côtés d'un système de drone de combat dérivé de l'expérience acquise avec le démonstrateur européen nEUROn.
Le développement du standard F5 a été lancé en 2024.
Dassault explique que cette évolution intégrera des capacités permettant au Rafale de travailler avec un UCAS, pour Unmanned Combat Aerial System, c'est-à-dire un système aérien de combat sans équipage.
Le constructeur présente déjà le Rafale F5 comme une plateforme centrée sur le combat collaboratif et les systèmes d'armes de nouvelle génération.Dans cette architecture, l'intelligence artificielle devient particulièrement importante.
Un équipage pourrait être amené à superviser simultanément son propre avion, plusieurs capteurs, différentes menaces et un ou plusieurs drones évoluant à proximité.
Automatiser une partie de l'analyse et de la coordination devient alors presque indispensable.
Le pilote reste au centre du système
L'arrivée de l'intelligence artificielle dans les avions militaires pose immédiatement une question : jusqu'où l'autonomie peut-elle aller ?
À ce stade, Dassault insiste sur une logique d'assistance aux équipages humains.
Il ne s'agit donc pas de transformer immédiatement le Rafale en avion de chasse autonome.
L'enjeu est davantage de réduire la charge cognitive du pilote et de l'équipage.
L'IA peut potentiellement contribuer à :
- analyser des informations provenant de plusieurs capteurs ;
- identifier et hiérarchiser certaines menaces ;
- faciliter la compréhension d'une situation tactique ;
- coordonner plusieurs plateformes ;
- automatiser certaines tâches répétitives ;
- accompagner le pilotage de drones ;
- améliorer la vitesse de traitement de l'information.
Dans un environnement militaire où quelques secondes peuvent modifier une situation tactique, la capacité à transformer rapidement une masse de données en information exploitable devient un avantage déterminant.
Le principe reste toutefois celui d'une autonomie supervisée.
Cette distinction est centrale dans la stratégie affichée par Dassault.
Dassault construit progressivement son écosystème français d'IA militaire
Les essais réalisés sur Rafale ne constituent pas une initiative isolée.
Depuis 2025, Dassault Aviation multiplie les partenariats autour de l'intelligence artificielle.
En novembre 2025, le groupe a notamment signé avec Thales et cortAIx un partenariat stratégique consacré à l'intelligence artificielle souveraine appliquée au combat aérien.
Dassault et Thales expliquaient alors vouloir développer ensemble des technologies capables de renforcer les futures capacités des systèmes aériens militaires.Un autre acteur est rapidement devenu stratégique : Harmattan AI.
Dassault Aviation a participé à une levée de fonds de 200 millions de dollars de la startup française et prévoit d'utiliser ses technologies pour accélérer l'intégration d'une intelligence artificielle embarquée dans les futurs systèmes de combat.
Selon Dassault Aviation, la collaboration concerne notamment le Rafale F5 et les futurs drones de combat.
Elle porte en particulier sur le contrôle de systèmes aériens sans équipage.
En juillet 2026, cette coopération avait déjà produit une démonstration concrète.
Dassault et Harmattan AI avaient annoncé un vol collaboratif entre un Rafale et NAMIB, une nouvelle charge utile de guerre électronique.
Cette accumulation de projets montre une trajectoire cohérente.
Dassault cherche à construire autour du Rafale un véritable écosystème associant avion piloté, drones, guerre électronique, traitement de données et intelligence artificielle.
Du Rafale au futur système de combat français
Ces expérimentations interviennent également dans un contexte particulier pour l'industrie européenne de défense.
Le projet de futur avion de combat franco-allemand a connu en 2026 une rupture majeure.
Entreprisma a consacré un décryptage complet à cette évolution dans son dossier sur le Système de combat aérien du futur et l'avenir du SCAF en 2026.
L'avenir du combat aérien français ne se résume toutefois pas à la création d'un nouvel avion.
Il repose de plus en plus sur un système de systèmes.
Un avion piloté peut ainsi devenir le centre d'un réseau regroupant drones, satellites, capteurs, systèmes de guerre électronique et autres appareils.
L'intelligence artificielle constitue précisément l'une des technologies permettant de coordonner cet ensemble.
Dans cette logique, le Rafale F5 pourrait servir de transition entre l'architecture actuelle de l'armée de l'Air et de l'Espace et les futurs systèmes de combat français.
Les drones deviennent le deuxième pilier du futur Rafale
L'intégration de l'IA doit également être rapprochée du programme de drone de combat associé au Rafale F5.
Dassault a officiellement lancé le développement d'un Unmanned Combat Aerial Vehicle destiné à accompagner le futur standard de l'avion.
Le projet reprend notamment certaines technologies développées dans le cadre du démonstrateur nEUROn.
Ce programme européen avait débuté dès 2003 sous maîtrise d'œuvre Dassault Aviation.
Le démonstrateur a effectué son premier vol en 2012 et accumulé depuis plus de 170 vols d'essai.
Le programme de drone associé au Rafale F5 doit prolonger cette expérience.L'objectif est de disposer d'une plateforme furtive sans pilote capable d'accompagner les avions de combat dans des environnements fortement contestés.
La coordination entre un Rafale et ce type de drone nécessitera précisément des capacités avancées d'automatisation et d'intelligence artificielle.
Une compétition mondiale autour de l'IA militaire
Dassault Aviation n'est pas seul à travailler sur ces technologies.
Les principales puissances aéronautiques cherchent désormais à introduire davantage d'autonomie dans leurs systèmes de combat.
Aux États-Unis, l'US Air Force expérimente depuis plusieurs années des avions capables d'être pilotés ou assistés par des systèmes d'intelligence artificielle.
En Europe, Saab travaille également sur l'utilisation de l'IA autour de son Gripen.
Parallèlement, plusieurs pays développent désormais des programmes de Collaborative Combat Aircraft, souvent présentés comme des drones capables d'accompagner des avions de chasse pilotés.
Cette transformation modifie progressivement l'économie même de l'aéronautique militaire.
La performance d'un avion ne dépend plus seulement de son moteur, de sa furtivité ou de ses missiles.
Elle dépend aussi de ses logiciels, de ses données, de ses capacités de communication et de la qualité de ses algorithmes.
L'intelligence artificielle devient un enjeu industriel pour Dassault
Pour Dassault Aviation, cette évolution dépasse donc largement une démonstration technologique.
Elle touche directement la compétitivité future du Rafale.
Le chasseur français est conçu pour évoluer progressivement par standards successifs.
Cette architecture doit permettre d'introduire de nouvelles capacités sans développer un appareil entièrement nouveau à chaque génération technologique.
L'intelligence artificielle pourrait devenir l'une des briques majeures de cette stratégie.
Elle permettrait au Rafale d'évoluer avec son environnement numérique tout en préparant progressivement la transition vers la génération suivante de systèmes aériens.
Cette transformation illustre également une tendance plus large suivie par Entreprisma dans son dossier consacré à l'intelligence artificielle : l'IA quitte progressivement les simples interfaces logicielles pour entrer directement dans les infrastructures, les machines et les systèmes industriels critiques.
Dans l'aéronautique militaire, ce mouvement est déjà engagé.
Le Rafale devient progressivement une plateforme numérique
Pendant longtemps, les performances d'un avion de chasse ont été principalement mesurées à travers sa vitesse, sa maniabilité, son radar ou son armement.
Ces éléments restent évidemment essentiels.
Mais une nouvelle couche est désormais en train de devenir déterminante : le logiciel.
Les futurs standards du Rafale devront traiter davantage de données, communiquer avec davantage de plateformes et coordonner des systèmes toujours plus autonomes.
L'intelligence artificielle pourrait constituer l'une des technologies centrales de cette évolution.
Les deux algorithmes testés en vol par Dassault Aviation ne représentent donc probablement qu'une première étape visible.
La transformation du Rafale en plateforme de combat connectée, collaborative et partiellement assistée par intelligence artificielle est désormais engagée.
Et derrière le chasseur français se dessine déjà une évolution beaucoup plus large : celle d'un combat aérien dans lequel avions pilotés, drones, capteurs et algorithmes fonctionneront comme les différents éléments d'un même réseau.
