Il y a, selon Adrien Barraut, deux versions de lui-même.

Celle qui voulait entreprendre.

Et celle qui entreprend réellement.

La différence entre les deux n’est pas une société immatriculée, un premier client ou un chiffre d’affaires. Elle tient plutôt dans tout ce que la création d’une entreprise impose une fois passée l’excitation de l’idée.

Le temps. La prospection. Les refus. Les arbitrages financiers. Les réglementations. La responsabilité vis-à-vis des clients. Les problèmes auxquels personne ne pense avant de devoir les résoudre.

« Il y a une grande différence entre Adrien qui voulait entreprendre et Adrien qui entreprend. »

Aujourd’hui encore étudiant, Adrien développe avec Margaux Grego, sa compagne et associée, Lamina Cards Group, un projet entrepreneurial construit progressivement autour de différents usages de la carte.

Mais pour comprendre son rapport à l’entreprise, il faut remonter bien avant Lamina.

Avant l’entreprise, un parcours fait de détours

Adrien Barraut n’est pas passé directement du lycée à une école de commerce avant de lancer une startup.

Après le baccalauréat, il arrête d’abord ses études.

Il travaille notamment comme cuisinier, puis reprend un BTS MCO. Il passe ensuite par la vente et par une agence bancaire avant de changer une nouvelle fois de trajectoire pour rejoindre la comptabilité.

Vu de loin, le parcours pourrait sembler dispersé.

Lui y voit aujourd’hui un assemblage de compétences.

Et cette envie d’indépendance ne signifie pas pour autant qu’il rejette le salariat. Adrien se décrit au contraire comme quelqu’un qui cherche à s’investir lorsqu’une entreprise lui accorde sa confiance, le forme ou consacre du temps à son développement. Dans sa vision, être salarié ne consiste pas seulement à « faire ses heures » : si une entreprise investit en lui, il estime devoir essayer de lui apporter de la valeur en retour.

La cuisine lui a appris la réactivité, la vitesse et la capacité à fonctionner sous pression.

La vente et la banque lui ont apporté le contact avec les clients, la posture commerciale et surtout une compétence indispensable lorsqu’il faut vendre son propre produit : accepter le refus.

« Je sais aborder les clients, je sais mettre mon ego de côté quand je me prends des refus. »

À cela s’ajoute son intérêt pour l’investissement boursier, qui l’a familiarisé avec une autre dimension importante de l’entrepreneuriat : le rapport entre risque, rendement et patience.

Pris séparément, ces différents métiers n’avaient pas nécessairement vocation à préparer un entrepreneur.

Ensemble, ils constituent pourtant aujourd’hui une partie de son bagage.

La comptabilité comme outil d’indépendance

Lorsqu’il revient vers les études, Adrien fait un choix qui peut sembler éloigné de l’image traditionnelle de l’entrepreneur : la comptabilité.

Son objectif initial est de devenir expert-comptable.

Mais derrière ce choix se trouve déjà son rapport particulier à l’indépendance.

La profession lui offre la possibilité d’obtenir une qualification solide, de bien gagner sa vie et, à terme, d’exercer à son compte.

Surtout, la comptabilité lui permet de comprendre l’entreprise depuis l’intérieur.

Marges, investissements, prévisionnels, trésorerie, rentabilité, réglementation : Adrien veut pouvoir lire les chiffres d’une activité sans dépendre systématiquement de quelqu’un d’autre pour les interpréter.

Pas parce qu’il refuse de déléguer.

Au contraire.

Il envisage parfaitement d’externaliser sa comptabilité lorsque son entreprise aura atteint une taille suffisante. Mais il considère qu’un dirigeant gagne à comprendre ce qu’il confie ensuite à des spécialistes.

Au début d’une entreprise, cette autonomie a également une conséquence très concrète : chaque euro non dépensé dans une prestation peut être affecté au développement du produit, à l’acquisition ou à la technologie.

Lorsqu’un projet dispose encore de peu de ressources, les arbitrages deviennent permanents.

Faut-il payer une prestation comptable supplémentaire ? Investir dans de la publicité ? Automatiser une tâche ? Faire intervenir un développeur ? Améliorer l’interface ?

Des questions qui rejoignent directement les arbitrages nécessaires pour passer d’une idée à une entreprise économiquement viable.

C’est aussi cela que ses études lui permettent d’appréhender.

« Être aux manettes »

Derrière ses différents choix professionnels se retrouve une constante : Adrien aime disposer d’une marge de manœuvre suffisante pour agir et faire avancer les projets auxquels il participe.

Il ne rejette ni le travail collectif ni les organisations.

Mais il veut pouvoir prendre des initiatives.

« J’aime bien travailler en groupe, avoir des collègues. Mais j’aime aussi être aux manettes et pouvoir agir. Être trop bridé, ça bloque avec mon caractère. »

L’indépendance exerce donc sur lui une attraction ancienne.

Avec toutefois une nuance qu’il comprend mieux depuis qu’il développe réellement une activité : indépendance ne signifie pas liberté absolue.

Elle déplace simplement les contraintes.

Le salarié dépend d’une organisation. L’entrepreneur dépend de ses clients, de sa trésorerie, de ses fournisseurs, de ses obligations administratives et, dans le cas d’un abonnement, de la nécessité de maintenir constamment son service.

Une réalité qui rejoint une question plus large : tout le monde peut-il réellement devenir entrepreneur ?

C’est l’une des premières distinctions qu’Adrien établit entre l’idée de l’entrepreneuriat et sa pratique réelle.

D’Atelier Barraut à la recherche d’un modèle plus scalable

Avant Lamina, Adrien développe une activité de gravure et de personnalisation d’objets sous le nom d’Atelier Barraut.

Boîtes, stylos, objets personnalisés : le travail lui plaît par sa dimension créative.

Mais économiquement, les limites apparaissent rapidement.

Chaque projet exige du temps. Les devis sont difficiles à standardiser. Le prix dépend fortement du travail demandé. Certaines prestations deviennent coûteuses pour le client et chaque nouvelle commande nécessite à nouveau une part importante de personnalisation.

Autrement dit : l’activité fonctionne, mais elle se développe difficilement en série.

Adrien commence alors à se spécialiser dans un produit beaucoup plus standardisable : les cartes métalliques.

Avec des moules dédiés, la production peut être davantage répétée.

Ce changement aboutira progressivement à la création de Lamina, première marque du futur Lamina Cards Group.

La logique est révélatrice de sa manière d’aborder l’entreprise : conserver la créativité, mais chercher une manière de la transformer en processus reproductible.

Greba, un projet né d’une réorientation personnelle

Lamina n’est d’ailleurs pas la première expérience entrepreneuriale menée avec Margaux.

Avant cela, les deux avaient lancé Greba, un média dont le nom associait leurs noms de famille.

Le projet trouve en partie son origine dans la propre réorientation d’Adrien vers la comptabilité.

À ce moment-là, le choix représente pour lui une prise de risque. Il découvre un domaine qui finit par le passionner, mais constate aussi à quel point il peut être difficile d’obtenir une vision réellement concrète d’un métier avant de s’y engager : quotidien des professionnels, missions, perspectives, rémunérations ou possibilités d’évolution restent parfois difficiles à appréhender depuis l’extérieur.

Greba devait précisément répondre à ce manque.

L’idée était d’interviewer des professionnels exerçant des métiers parfois peu visibles afin d’apporter à des jeunes en orientation ou à des personnes en reconversion les sources d’information transparentes qu’Adrien aurait lui-même aimé trouver lorsqu’il changeait de voie.

Comptable, chargé d’affaires en assurance, chocolatier : plusieurs professions avaient commencé à être explorées.

Le projet répondait à un véritable besoin éditorial, mais s’est heurté à une contrainte classique des projets de contenu : le temps nécessaire à la production.

Tourner une interview est une chose.

Monter des vidéos, les retravailler et répéter l’opération en est une autre.

Greba n’est pas considéré par Adrien comme définitivement abandonné. Mais l’expérience lui a apporté une nouvelle leçon : une idée peut être intéressante sans que son mode de production soit compatible avec les ressources disponibles.

Cette question du temps reviendra ensuite avec encore plus de force.

Entreprendre en couple : « ça roule tout seul »

Si l’histoire de Lamina a commencé auparavant, le projet entrepreneurial se construit désormais réellement à deux.

Adrien travaille avec sa compagne, Margaux Grego, notamment autour du développement d’une nouvelle marque de Lamina Cards Group : Lamina Fidelity, un logiciel de fidélité destiné aux commerces de proximité et aux indépendants.

L’association entre couple et entreprise est souvent présentée comme risquée. Adrien ne nie pas que cela puisse être le cas ailleurs, mais décrit pour l’instant une expérience très différente.

Les rôles se sont structurés presque naturellement.

Adrien développe les idées, réfléchit au positionnement, construit les cahiers des charges, travaille l’acquisition et passe du temps sur le terrain à rencontrer des commerçants.

Margaux transforme ces orientations en systèmes opérationnels.

C’est notamment elle qui a conçu et développé Lamina Fidelity, pendant qu’Adrien travaillait davantage sur l’accessibilité de l’offre et sa commercialisation.

Il insiste d’ailleurs sur ce partage lorsqu’on lui suggère qu’il pourrait être considéré comme « le cerveau » de l’opération.

L’idée lui paraît trop simplificatrice.

« Moi, j’ai des idées et beaucoup de créativité. Mais il faut remettre la réalité : ma compagne a fait tout le système de Lamina Fidelity. »

Leur complémentarité tient aussi à ce qui les motive individuellement.

Margaux cherche d’abord à construire un produit qui fonctionne, à l’améliorer et surtout à le voir réellement utilisé. Adrien compare presque cette logique à celle d’un artiste qui souhaite voir son œuvre vivre une fois créée : son moteur se situe fortement dans l’optimisation du produit.

Lui raisonne davantage en termes de création de valeur et d’optimisation des systèmes : apporter de la valeur aux clients, mais aussi construire progressivement de la valeur pour les associés de Lamina Cards Group.

Deux moteurs différents, mais orientés vers le même projet.

Cette complémentarité dépasse d’ailleurs Lamina Fidelity.

Lorsqu’ils rencontrent des difficultés pour coordonner leurs propres tâches, Adrien imagine un système interne, produit les visuels et construit le cahier des charges.

Margaux développe ensuite l’outil.

Le résultat est une application pensée pour centraliser leur organisation entre associés : espaces personnels et communs, tâches, priorités, échéances, objectifs, idées et suivi de l’avancement sont regroupés au même endroit.

Une manière très concrète de résoudre eux-mêmes un problème rencontré dans leur quotidien d’entrepreneurs.

« On va super vite. »

Et le projet pourrait peut-être un jour dépasser leur propre organisation.

Peut-être qu’un jour, l’application sera disponible sur l’App Store… qui sait ?

L’idée ne vaut pas grand-chose sans distribution

Au fil de la conversation, un mot revient régulièrement : acquisition.

Parce qu’Adrien a découvert rapidement qu’avoir un produit ne suffisait pas.

Il faut trouver ses premiers clients.

Lui-même passe des journées à se déplacer, visiter des villes, entrer dans des commerces et présenter ce qu’il construit.

Une dimension de l’entrepreneuriat qu’il considère parfois sous-estimée.

Créer une page internet, un compte Instagram ou un produit ne suffit pas à créer une entreprise.

Il faut réfléchir aux canaux de distribution, au marketing, aux partenaires, aux messages, au coût d’acquisition client et à la manière de convertir l’attention en revenus.

La prospection commerciale devient alors une fonction à part entière de l’entreprise, bien au-delà de la simple publication sur les réseaux sociaux.

« Il ne faut pas se dire : je vends des bougies sur Internet, je fais une belle page, des publications Instagram et je m’arrête là. Il faut aller plus loin. »

L’expérience l’amène aussi à réévaluer le rôle du dirigeant.

De l’extérieur, celui-ci peut sembler simplement profiter du chiffre d’affaires produit par son entreprise.

Une fois passé de l’autre côté, Adrien insiste davantage sur la difficulté qu’il y a à créer cette activité.

Trouver les premiers clients.

Produire quelque chose qu’ils acceptent de payer.

Maintenir cette valeur.

Puis recommencer.

« Peu de gens réalisent la difficulté que c’est de créer de la valeur et du chiffre d’affaires. »

La distinction est importante dans une France qui enregistre chaque année un volume élevé de créations : immatriculer une activité et construire une entreprise économiquement solide restent deux réalités différentes.

Vouloir entreprendre ne prépare pas à entreprendre

C’est probablement l’idée la plus forte qui ressort de son parcours.

Adrien affirme avoir toujours voulu créer des entreprises.

Mais vouloir entreprendre ne l’avait pas préparé à l’intensité de l’entrepreneuriat.

Il parle d’une activité extrêmement chronophage.

Et même « obsessionnelle ».

Le travail ne s’arrête pas nécessairement lorsque l’ordinateur est fermé.

Une campagne marketing peut être repensée le soir. Une idée de fonctionnalité arrive au mauvais moment. Une inquiétude sur l’acquisition se mélange aux études. Une demande client interrompt ce qui était prévu.

La difficulté devient encore plus importante lorsqu’un abonnement remplace une vente ponctuelle.

Lorsqu’un produit physique est vendu, la transaction peut se terminer.

Lorsqu’un client paie chaque mois pour utiliser un service, la responsabilité continue.

Le produit doit rester disponible.

Les problèmes doivent être corrigés.

Le client doit continuer à percevoir de la valeur.

Pour Adrien et Margaux, cette contrainte se superpose aujourd’hui à une autre : leurs études.

Entrepreneur et étudiant : deux calendriers qui ne s’arrêtent pas l’un pour l’autre

Adrien poursuit actuellement son cursus pendant qu’il développe Lamina Cards Group.

Margaux est également étudiante.

La difficulté n’est donc pas seulement de créer une entreprise.

Elle est de la faire progresser sans interrompre leurs études et sans diminuer la qualité du service apporté aux premiers clients.

Adrien observe autour de lui d’autres jeunes confrontés à des situations similaires.

Un ami étudiant exploite parallèlement un car wash, avec les charges fixes, les locaux et les salariés que cela implique.

Un autre, également étudiant, possède une pizzeria.

Ces exemples relativisent même sa propre situation.

Un logiciel représente une pression importante lorsque des clients en dépendent, mais il ne fait pas porter le même risque qu’une entreprise disposant de salariés, de stocks importants ou d’un crédit immobilier professionnel.

Une distinction importante lorsqu’on parle de « jeunes entrepreneurs » comme s’ils formaient une catégorie homogène.

Les situations peuvent être radicalement différentes. Une réalité que l’on retrouve plus largement dans les difficultés rencontrées lorsqu’une entreprise française passe de la création à la croissance.

Un conseil aux étudiants : ne pas idéaliser

Lorsqu’on lui demande quel conseil il donnerait à un étudiant souhaitant créer son entreprise, Adrien ne répond pas immédiatement par une méthode, un livre ou une technique de vente.

Sa première réponse concerne le temps.

Faire attention à ce que l’entreprise va absorber.

Puis disposer d’un minimum de compétences pratiques.

Pas nécessairement maîtriser toutes les fonctions d’une société avant de commencer, mais posséder suffisamment de bagage pour affronter les premières difficultés.

Lui-même rattache aujourd’hui une partie de ses capacités entrepreneuriales à des expériences qui, lorsqu’il les vivait, n’avaient probablement pas cette vocation.

La cuisine lui a appris à travailler vite et à gérer la pression.

La vente lui a appris à parler aux clients.

La banque lui a donné une posture commerciale.

L’investissement lui a appris à considérer le risque.

La comptabilité lui permet de comprendre ce que produit réellement une entreprise.

Et l’entrepreneuriat assemble progressivement tout cela.

L’échec comme investissement difficile à chiffrer

Cette accumulation de compétences modifie également son rapport au risque.

Un euro investi dans une entreprise peut disparaître.

Une entreprise elle-même peut échouer.

Mais Adrien considère qu’une partie du rendement d’une première aventure entrepreneuriale ne se retrouve pas dans les comptes.

Elle reste chez l’entrepreneur.

Comprendre comment vendre.

Apprendre à négocier.

Découvrir le coût réel d’une acquisition.

Créer un produit.

Faire des erreurs de pricing.

Gérer un client insatisfait.

Valider un marché.

Structurer une offre.

Autant de compétences difficiles à valoriser financièrement, mais qui ne disparaissent pas nécessairement avec l’entreprise qui les a fait naître.

« Même si la boîte, dans six mois, ne fonctionne plus, l’expérience que j’aurai prise a une valeur incalculable. »

Une conviction qui ne transforme pas l’échec en objectif et ne supprime évidemment pas le risque financier.

Mais qui explique pourquoi certains jeunes acceptent de consacrer une partie importante de leur temps et de leurs ressources à des projets dont l’issue reste incertaine.

Lamina Cards Group comme nouvelle étape, pas comme aboutissement

Aujourd’hui, Lamina Cards Group représente le projet le plus structuré qu’Adrien ait construit avec Margaux.

Mais son discours donne moins l’impression d’un aboutissement que d’une nouvelle étape.

La société elle-même est encore en cours de structuration.

Lamina Fidelity n’a que quelques semaines d’existence au moment de l’entretien.

Les premiers clients sont là, mais l’échelle reste encore à construire.

L’acquisition est en cours d’expérimentation.

La stratégie doit encore être testée.

Et les deux entrepreneurs doivent continuer à faire vivre le projet tout en poursuivant leurs études.

Il serait donc prématuré d’en faire le récit d’une réussite entrepreneuriale déjà acquise.

Ce qui rend le parcours intéressant est précisément l’inverse.

Tout est encore en construction.

Adrien ne parle pas depuis l’autre côté de la montagne.

Il est encore en train de monter.

Et lorsqu’il regarde les quelques mois et années qui séparent le jeune homme qui voulait « créer des boîtes » de celui qui doit aujourd’hui prospecter, arbitrer ses dépenses, satisfaire ses clients et poursuivre ses études, il mesure surtout l’écart entre imaginer l’entrepreneuriat et le vivre.

« L’Adrien qui voulait entreprendre et l’Adrien qui entreprend, ce n’est vraiment pas pareil. »

Peut-être est-ce finalement là que commence réellement un entrepreneur.