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En 2025, la France a enregistré 1,1658 million de créations d'entreprises, un niveau sans précédent. Ce chiffre est devenu l'un des principaux symboles de la vitalité entrepreneuriale du pays. Pourtant, derrière le record, les réalités économiques divergent profondément : 65 % des créations relèvent du régime du micro-entrepreneur, près de trois immatriculations sur dix ne déclenchent pas d'activité économique dans les deux premières années et seule une minorité des micro-entrepreneurs immatriculés en 2018 exerce encore sous ce régime cinq ans plus tard. La France est incontestablement devenue une machine à ouvrir des structures. Est-elle devenue, dans les mêmes proportions, une machine à construire des entreprises durables, rentables et créatrices d'emplois ?
1. Un record incontestable, mais un indicateur incomplet
La France n'avait jamais créé autant d'entreprises. En 2025, l'Insee dénombre 1 165 800 créations dans les activités marchandes non agricoles, soit 54 600 de plus qu'en 2024. Après une stabilisation entre 2021 et 2023, le nombre de créations a progressé de 6 % en 2024 puis de 5 % en 2025. À la fin d'avril 2026, la Banque de France relevait même plus de 1,2 million de créations sur douze mois glissants, en hausse de 9,3 % sur un an.
Le changement d'échelle est spectaculaire. En 2012, la France enregistrait 567 300 créations. Treize ans plus tard, le flux annuel a plus que doublé. Cette progression s'observe dans un environnement institutionnel profondément transformé : simplification des formalités, dématérialisation des démarches, diffusion du régime micro, développement des plateformes numériques, externalisation de certaines fonctions et montée d'une culture de l'indépendance.
Le premier contresens serait de nier cette dynamique. Une immatriculation n'est pas une fiction administrative : elle manifeste au minimum une intention de produire, de vendre ou de facturer. Le second contresens serait toutefois d'en faire un indicateur suffisant de prospérité. Le terme « création d'entreprise » agrège des projets qui n'ont ni la même ambition, ni le même engagement financier, ni la même durée prévue, ni le même potentiel d'emploi.
Le record français mesure très bien l'élargissement de l'accès à l'entrepreneuriat. Il mesure beaucoup moins bien la transformation de ces initiatives en entreprises économiquement solides.
Figure 1
Les créations d'entreprises ont plus que doublé depuis 2012
- EI classiques
- Sociétés
- Micro
Les créations d'entreprises ont plus que doublé entre 2012 et 2025, principalement sous l'effet du régime micro-entrepreneur. Le total est passé de 567 300 à 1 165 800 créations annuelles.
Source : Insee, SIDE — créations d'entreprises 2012-2025. Visualisation Entreprisma.
La hausse n'est pas linéaire. Elle s'accélère surtout à partir de 2018, année où les plafonds de chiffre d'affaires permettant de bénéficier du régime micro ont été doublés. Entre 2017 et 2019, les créations passent de 657 600 à 864 600. La barre du million est franchie en 2021. Depuis, le niveau annuel ne redescend plus sous 1,05 million. La comparaison avec le stock d'entreprises actives (5,755 millions en 2023 contre 3,879 millions en 2014) confirme qu'il ne s'agit pas seulement d'un emballement du registre : le tissu entrepreneurial s'est réellement densifié.
2. Le moteur du record : une économie de plus en plus micro-entrepreneuriale
En 2025, les micro-entrepreneurs représentent 758 600 créations, soit environ 65 % du total. Les sociétés en représentent 301 300, soit près de 26 %, et les entreprises individuelles classiques 105 900, un peu plus de 9 %. Près de deux nouvelles structures sur trois sont créées sous le statut de micro-entrepreneur, le régime le plus simple et le moins capitalistique.
Ce basculement est historique. En 2012, 303 300 micro-entrepreneurs avaient été immatriculés. En 2025, ils sont 758 600 : une augmentation d'environ 150 %. Les créations de sociétés ont également progressé, passant de 163 400 à 301 300, soit une hausse de 84 %. Le récit ne peut donc pas se réduire à une substitution totale de la société par la micro-entreprise. La France crée davantage de sociétés qu'auparavant, mais elle crée encore plus rapidement des micro-entreprises.
L'Insee estime que 65 % des micro-entrepreneurs immatriculés en 2022 n'auraient pas créé leur entreprise en l'absence de ce régime. Cette donnée renverse une critique fréquente : la majorité de ces structures ne remplace probablement pas une société qui aurait été créée de toute façon. Le régime fait émerger une population entrepreneuriale nouvelle.
Figure 2
Deux créations sur trois relèvent du régime micro en 2025
En 2025, sur 1 165 800 créations, 65,1 % relèvent du régime micro-entrepreneur, 25,8 % sont des sociétés et 9,1 % des entreprises individuelles classiques.
Source : calculs Entreprisma d'après Insee, créations 2025. Visualisation Entreprisma.
En 2023, les micro-entrepreneurs représentent un tiers des entreprises économiquement actives françaises. Ils constituent 70 % des non-salariés dans le conseil de gestion, 78 % dans l'enseignement, 84 % dans certains services personnels et plus de 95 % dans les activités de poste et de courrier incluant la livraison à domicile. Leur poids dans les revenus générés par le travail non salarié est beaucoup plus faible dans la plupart des secteurs.
Figure 3
Le tissu actif s'élargit, mais sa composition se transforme
- EI classiques
- Sociétés
- Micro
Entre 2014 et 2023, le nombre d'entreprises économiquement actives passe de 3,88 à 5,76 millions. La progression du micro-entrepreneuriat actif (+148 % sur 2014-2022) domine la transformation du tissu.
Source : Insee, SIDE — séries entreprises actives 2014-2023. Visualisation Entreprisma.
3. Une création administrative n'est pas encore une activité économique
L'un des chiffres les plus importants de l'enquête est aussi l'un des moins médiatisés : sur la période récente, près de sept entreprises créées sur dix deviennent économiquement actives dans les deux ans. Cette proportion est élevée, mais elle signifie également qu'environ trois créations sur dix ne franchissent pas ce seuil dans le délai observé.
Pour les micro-entrepreneurs immatriculés au premier semestre 2018, le taux de démarrage atteint 70 %. L'Insee considère qu'un micro-entrepreneur a démarré lorsqu'il a déclaré au moins un chiffre d'affaires positif au cours des huit trimestres suivant son immatriculation. Trente pour cent n'ont donc pas déclaré de chiffre d'affaires dans cette fenêtre.
Les écarts sectoriels révèlent la qualité variable des créations. Dans l'industrie, 83 % des micro-entrepreneurs de la cohorte 2018 ont démarré. Dans la santé humaine, 85 %. Dans le commerce, 62 %. Dans la livraison, seulement 46 %. Les secteurs où l'entrée est très facile, parfois organisée par une plateforme, peuvent donc produire beaucoup d'immatriculations sans générer le même nombre d'activités stables.
L'enjeu des prochaines années n'est donc plus seulement de réduire le délai de création. Il est de raccourcir le délai entre l'immatriculation et la première vente, puis entre la première vente et un revenu régulier.
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4. La pérennité : le statut compte, mais le projet compte davantage
Cinq ans après leur immatriculation, 28 % des micro-entrepreneurs de la cohorte 2018 sont encore actifs sous ce régime. Parmi les 70 % qui avaient effectivement démarré, 39,3 % sont toujours actifs cinq ans plus tard. Une fraction limitée, estimée entre 3 et 5 % des immatriculés, a changé de statut pour devenir société ou entreprise individuelle classique.
Pour la même génération, 63,3 % des entreprises individuelles classiques sont encore actives après cinq ans, contre 70,6 % des sociétés. L'écart ne prouve pas que le statut juridique cause à lui seul la survie. Une société est souvent choisie pour un projet plus structuré, plus capitalisé et prévu pour durer.
Figure 4
À cinq ans, les trajectoires divergent fortement selon la forme
Cinq ans après leur immatriculation en 2018, 28 % de tous les micro-entrepreneurs sont encore actifs sous ce régime, 39,3 % parmi ceux ayant démarré, 63,3 % des EI classiques et 70,6 % des sociétés. Les dénominateurs « tous immatriculés » et « ayant démarré » diffèrent et ne peuvent pas être comparés directement.
Source : Insee, enquêtes Sine 2018. Visualisation Entreprisma.
À cinq ans, 48 % des sociétés créées en 2018 emploient au moins un salarié en plus du dirigeant. La survie ne mesure donc pas uniquement la présence d'une unité dans un registre ; elle peut correspondre à une organisation ayant développé une base productive.
Chez les micro-entrepreneurs, le secteur est le premier facteur de pérennité. Cinq ans après l'immatriculation, 50 % des micro-entrepreneurs de la santé humaine sont encore actifs, contre 6 % dans la livraison.
Figure 5
Le secteur modifie radicalement les chances de rester actif
Cinq ans après l'immatriculation, la part des micro-entrepreneurs encore actifs sous ce régime varie de 50 % dans la santé humaine à 6 % dans la livraison. L'écart sectoriel pèse davantage que le statut juridique.
Source : Insee, cohorte de micro-entrepreneurs immatriculés au 1ᵉʳ semestre 2018. Visualisation Entreprisma.
L'investissement initial et l'expérience professionnelle pèsent également : 38 % des micro-entrepreneurs disposant de plus de dix ans d'expérience dans le domaine sont encore actifs après cinq ans, contre 23 % lorsque le métier diffère. Le marché récompense moins le niveau académique abstrait que l'adéquation entre expérience, offre et demande.
5. Le revenu : le point aveugle du récit entrepreneurial
Une activité peut démarrer, durer et rester économiquement insuffisante. La statistique de création ne dit rien du revenu dégagé, alors qu'il s'agit du critère décisif pour une personne qui veut vivre de son entreprise.
En 2023, les micro-entrepreneurs perçoivent en moyenne 680 € par mois de revenu issu de leur activité non salariée. La médiane est beaucoup plus faible : un micro-entrepreneur sur deux gagne moins de 340 € par mois, un sur quatre moins de 80 € et un sur dix plus de 1 780 €. Les non-salariés classiques présentent une médiane de 2 620 € et une moyenne de 4 040 €, mais leurs charges, leur temps de travail et leur composition sectorielle diffèrent.
Figure 6
Une même catégorie d'« indépendant » recouvre des revenus très différents
En 2023, un quart des micro-entrepreneurs perçoivent moins de 80 € mensuels de leur activité non salariée, la médiane est de 340 €, le neuvième décile atteint 1 780 €. La médiane des non-salariés classiques se situe à 2 620 €.
Source : Insee, revenus d'activité des non-salariés en 2023. Hors revenus nuls pour les quantiles micro. Visualisation Entreprisma.
La comparaison ne doit pas conduire à considérer les 340 € comme un « salaire » typique d'entrepreneur à temps plein. Fin 2023, 31 % des micro-entrepreneurs cumulent leur activité avec un emploi salarié, contre 10 % des non-salariés classiques. Parmi les micro-entrepreneurs principalement salariés, l'activité indépendante rapporte en moyenne 260 € par mois ; pour ceux qui n'exercent aucune activité salariée, le revenu moyen issu de la micro-entreprise atteint 810 € mensuels.
La bonne question n'est donc pas : « combien gagne un micro-entrepreneur ? » Elle est : quelle fonction cette activité doit-elle remplir, combien d'heures mobilise-t-elle et quelle trajectoire son créateur recherche-t-il ?
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6. La France crée-t-elle des entreprises ou de nouvelles formes d'emploi ?
L'essor de la micro-entreprise ne peut pas être compris uniquement comme une politique de création d'entreprise. Il appartient également à l'histoire du travail. La frontière entre salarié, freelance, entrepreneur, retraité actif, étudiant prestataire et demandeur d'emploi créateur est devenue plus poreuse.
Les données de l'Insee montrent que 85 % des micro-entrepreneurs du conseil et du soutien administratif ont moins de dix clients, et 55 % n'en ont qu'un ou deux. Cette base de clientèle réduite devient une vulnérabilité lorsque le principal donneur d'ordre représente la quasi-totalité du revenu.
La livraison illustre une création administrative massive, un démarrage faible et une pérennité à cinq ans de seulement 6 %. La plateforme simplifie l'accès au marché, mais elle réduit la maîtrise de la demande, du prix et de la relation client.
Une partie de la croissance entrepreneuriale française est une croissance de l'auto-emploi, de la pluriactivité et de la sous-traitance individuelle. Ce n'est pas un jugement moral. C'est une distinction macroéconomique nécessaire.
7. Les défaillances racontent une autre partie de l'histoire — mais pas toute l'histoire
À fin avril 2026, la Banque de France comptabilise 70 228 défaillances d'entreprises sur douze mois, soit 4,6 % de plus qu'un an auparavant et 18,3 % de plus que la moyenne 2010-2019. La hausse concerne la majorité des tailles et des secteurs.
Ce chiffre ne doit pas être opposé directement aux 1,2 million de créations sur douze mois. Une défaillance correspond à l'ouverture d'une procédure judiciaire ; une cessation volontaire, une activité micro abandonnée ou une structure devenue inactive sans procédure n'y apparaît pas nécessairement.
Entreprisma recommande de ne jamais calculer un « taux d'échec » en divisant les défaillances annuelles par les créations annuelles : ce ratio est méthodologiquement faux.
8. Ce que le record français dit réellement de l'économie
Le record de créations transmet cinq signaux positifs : large diffusion de l'initiative économique, demande réelle pour le travail indépendant, hausse robuste des sociétés (301 300 créations en 2025), diversité des usages et progression nette du stock d'entreprises actives.
Mais le record révèle aussi quatre fragilités : faible conversion de certaines immatriculations en activité, concentration des créations dans des modèles sans salarié, revenu très bas de nombreux indépendants lorsque l'activité devait être principale, et manque de continuité entre l'entrée et la consolidation.
La France ne crée pas « seulement des statuts ». Elle crée bien davantage d'entreprises actives. En revanche, elle ne transforme pas encore cette hausse quantitative en hausse équivalente d'entreprises durables, rentables et employeuses.
9. Passer d'une politique de création à une politique de consolidation
La France a largement gagné la bataille du premier clic. Les formalités sont plus rapides, l'information plus accessible et le coût d'entrée plus faible. La prochaine frontière est celle des mille premiers jours.
9.1 Mesurer le démarrage, pas seulement l'immatriculation
Chaque bilan annuel devrait publier la proportion ayant déclaré une activité dans les six, douze et vingt-quatre mois, en distinguant les secteurs où le volume d'immatriculations est déconnecté du volume d'activité.
9.2 Suivre le revenu médian par objectif de projet
Un revenu de 400 € n'a pas la même signification selon que l'activité est principale, complémentaire d'un salaire, complément retraite ou test temporaire. La statistique doit évaluer l'écart entre revenu visé et revenu obtenu.
9.3 Installer un rendez-vous de consolidation
Entre six et douze mois après la création, un diagnostic simple : acquisition clients, prix, marge, dépendance commerciale, couverture assurantielle, besoin de financement et pertinence du statut.
9.4 Faciliter la transition de statut
Le changement de régime peut devenir un jalon de croissance. Simulateurs de coût, accompagnement comptable et plan de trésorerie devraient aider à anticiper le passage vers l'EI classique ou la société.
9.5 Mesurer la dépendance à la clientèle
Une activité reposant sur un ou deux clients peut être rentable, mais elle est exposée. Un indicateur volontaire de concentration du chiffre d'affaires permettrait d'orienter la prospection.
9.6 Adapter l'accompagnement au secteur
Les mêmes conseils ne conviennent pas à un consultant, un artisan, un e-commerçant et un livreur de plateforme. Les programmes doivent intégrer coût d'acquisition, fréquence d'achat, investissement et saisonnalité propres à chaque activité.
9.7 Valoriser les entreprises qui créent une capacité productive
Sans déprécier l'activité individuelle, les politiques publiques doivent suivre les entreprises qui investissent, innovent, exportent ou emploient.
Conclusion — Le compteur des créations doit devenir un tableau de bord
La France a réussi une transformation majeure : elle a rendu l'acte d'entreprendre plus accessible et socialement plus courant. Le record de 1,1658 million de créations en 2025 ne doit être ni minimisé ni célébré sans nuance.
La France est devenue très performante pour transformer une intention en statut. Elle doit maintenant devenir aussi performante pour transformer un statut en activité viable, puis une activité viable en organisation durable.
Pour Entreprisma, cette enquête ouvre la voie à un indicateur annuel de solidité entrepreneuriale. Une économie entrepreneuriale mature ne se contente pas de compter ceux qui entrent. Elle comprend pourquoi ils entrent, ce qu'ils construisent et dans quelles conditions ils peuvent durer.
Méthodologie et limites de l'enquête
- Analyse documentaire et statistique, sans sondage propriétaire ni témoignages individuels.
- Une création administrative, une création économique et une entreprise active sont trois notions distinctes.
- Les taux de survie SIDE et les taux de pérennité Sine ne reposent pas toujours sur des champs et définitions identiques.
- La pérennité sous le régime micro peut sous-estimer la continuité économique lorsqu'un entrepreneur change de forme juridique.
- Le chiffre d'affaires n'est pas le revenu. Les comparaisons reflètent aussi des différences de temps de travail, secteur, charges et objectif professionnel.
- Les défaillances judiciaires ne recensent pas toutes les cessations d'activité et ne peuvent pas être directement comparées aux créations de la même année.
- Les données de revenu 2023 sont les plus récentes disponibles ; elles ne décrivent pas encore les effets économiques complets de 2024 à 2026.
Sources principales
- Insee — Les créations d'entreprises en 2025
- Insee — Les entreprises économiquement actives en 2023
- Insee — Micro-entrepreneurs immatriculés en 2018 : moins de trois sur dix encore actifs cinq ans après
- Insee — Entreprises créées en 2018 : 69 % sont encore actives cinq ans après leur création
- Insee — Les revenus d'activité des non-salariés en 2023
- Banque de France — Défaillances d'entreprises, avril 2026
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